A Paris, à vélo, on dépasse les relous

Chaque citadine qui fait un peu de vélo connaît le coup du gars qui se penche en criant « Allez ! Allez ! Encore un effort », ou encore le petit malin qui se croit drôle en levant le pouce comme pour faire du stop. La plupart du temps cela arrive quand on est en pleine côte, pas du tout encline à goûter une blague éculée. D’autant plus agaçante qu’elle n’est adressée qu’aux cyclistes femmes, particulièrement quand elles sont en talons ou en jupe.

Manifestation de femmes à vélo en jupes en Roumanie

Manifestation de femmes à vélo en jupes en Roumanie

Alors qu’à vélo on pensait pouvoir y échapper, il faut encore que des gros lourds viennent nous déranger pendant qu’on pédale. Évidemment quand, manifestement, nous avons simplement besoin de nous concentrer sur l’effort. Comme si c’était ahurissant de voir une fille monter l’avenue Gambetta en appuyant sur des pédales !
Ces remarques agaçantes constituent le premier stade du harcèlement de rue à vélo. Quand le harceleur est un automobiliste, l’escalade de la violence s’enchaîne rapidement. Mon amie Cécile parcourt une longue distance chaque jour. Les cas de harcèlement sont presque quotidiens, parfois violents. Comme cette fois où, agacé qu’elle ne réponde pas à une remarque, un livreur en camionnette a insisté jusqu’à ce que Cécile lui demande de la fermer. Piqué au vif, le chauffeur relou l’a poursuivie en camion et s’est débrouillé, quitte à être un danger public, pour coincer la cycliste au feu rouge suivant. Il est sorti de voiture, très, très énervé et aurait facilement pu en venir aux mains, si Cécile, toujours en selle, n’avait filé à toute allure.

b.200.200.16777215.0.stories.Histoire.liberation-femme.sanstitre5Les filles, les féministes et le biclou c’est pourtant une longue histoire d’amour. Instrument de leur libération et objet de revendication, le vélo est, plus qu’un autre sport ou moyen de transport, intimement lié à l’histoire de l’émancipation des femmes*. En 1896, la militante des droits des femmes américaine Susan B. Anthony affirmait même : «La bicyclette a fait plus pour l’émancipation des femmes que n’importe quelle chose au monde. Je persiste et je me réjouis chaque fois que je vois une femme à vélo.»
Conçue pour des hommes, cette petite reine de mécanique a séduit rapidement les femmes éprises de liberté dans leurs mouvements et leurs déplacements, qui l’enfourchent dès les années 1860. Il y avait cependant de nombreux obstacles, au-delà même de la pression sociale conservatrice. La pratique du vélo demande un minimum de compréhension mécanique, domaine traditionnellement réservé aux hommes, et exige un effort physique, dont les femmes étaient soupçonnées incapables. La pratique du vélo, cela avait été “scientifiquement démontré” dans les universités de médecine, encourageait les femmes au vice car elles se grisaient de la vitesse. S’asseoir sur une selle aurait réduit leurs capacités reproductives. Mais les médecins abandonnèrent vite ce credo, puisque  force fut de constater que le sport n’apportait rien de mauvais, bien au contraire.

De toute façon, il était impossible de rouler en vélo habillé comme une femme du 19è siècle. Quelle libération cycliste quand le bloomer fait son apparition aux États-Unis et en Angleterre ! Ce pantalon bouffant a permis à plus de femmes de monter sur une bicyclette. Attirés par l’appât du gain, les industriels du cyclisme, peu regardant sur la morale quand il s’agit de profits, s’emparent de ce nouveau marché. A l’orée du 20è siècle, des vélos permettant de pédaler en jupe sortent d’usine. Las, le cyclisme reste chasse gardée des hommes longtemps, très longtemps. Puisque les premiers championnats de femmes datent des années 1950, quand le tour de France avait déjà un demi siècle d’existence. Aujourd’hui encore, il doit bien subsister des obstacles puisqu’il y a des associations de promotion du cyclisme féminin, comme le webzine Elles font du vélo.

Évidemment, officiellement personne ne s’étonne de voir une femme à vélo en ville. Il ne viendrait à l’idée de personne (ou presque) d’interdire à une femme de faire du vélo dans Paris. Alors qu’est ce qui cloche ? L’attrait particulier des hommes pour une femme qui passe en bicyclette, cette forme de curiosité et d’attention malsaine, de quel méandre de l’imaginaire collectif  est-il issu ? Il pourrait bien venir de cette histoire mouvementée entre les femmes et leur petite reine. Les cyclistEs seraient encore cet objet de curiosité, voire de désir et à disposition quand nous sommes en vélo. Sans compter la position qui met nos fesses, nos jambes en avant et parfois laisse entrevoir notre culotte, il y a tout simplement, ancré bien profond dans nos sociétés, l’idée que faire du vélo pour une femme est une petite transgression, si excitante aux yeux du premier relou venu. “Elle souffle comme un boeuf dans la côté, elle ne pourrait pas supporter mon poids sur le porte bagage, amusons-nous un peu.” Cher relou, je voudrais  bien t’y voir !

L’idée que le vélo féminin resterait relativement transgressif ou qu’il resterait des obstacles à une pratique totalement mixte, semble totalement archaïque. Pourtant en Ile de France depuis les années 1970 les femmes restent une minorité à pratiquer le vélo en ville. En cause des restes de l’héritage de l’accession controversée des femmes à la pratique cycliste, mais aussi la nature même des déplacements des femmes en ville, qui vont plus souvent faire les courses ou chercher les enfants à l’école. Et puis, il reste trop souvent inconvenant pour une femme d’arriver au travail dans une tenue adaptée à un trajet en vélo. Sans compter un sentiment d’insécurité plus grand dû aux harcèlements décrits ici mais aussi à la perception de la ville et de la circulation automobile comme dangereuses.
Plusieurs villes européennes ont pris des initiatives pour promouvoir le vélo des femmes et rassurer leur trajet. A Londres, Alix Stredwick, consultant en transports durables en est « venu à la conclusion que nous obtenons les cyclistes que nous méritons. ». C’est-à-dire que si l’environnement est hostile aux femmes, il y aura moins de bikeuses. L’amélioration passe donc par des infrastructures qui prennent en compte les contraintes spécifiques des unes et des autres et par la lutte contre les comportements sexistes. A Londres toujours, un plan a été lancé sur le modèle expérimenté à Copenhague, où la parité est désormais atteinte et 55% des cyclistes sont des femmes.  La politique d’aménagement urbain a pris en compte la bicyclette dans tous les éléments de la vie et a renforcé la sécurité des cyclistes.


Au delà de l’infra-structurel, développer la culture du vélo en général permet à tou-tes de s’y intéresser et de se lancer dans cette belle aventure. Les idées telles que les triporteurs pour transporter les courses et les enfants, la possibilité de tourner à droite au feu pour éviter un relou, ou d’autres idées toutes simples (comme des vêtements appropriés) ont permis aux femmes d’enfourcher joyeusement leurs bicyclettes. Par exemple, aux États-Unis, une bande de filles ont eu l’idée géniale de mettre une pièce dans leur jupe. On devrait toutes faire de même ! Il s’agit de réunir les pans avant et arrière de la jupe grâce à une pièce tenue dans le tissus par un élastique. Cela ne règle le pas le vrai problème, puisque jupe ouverte ou pas, personne ne devrait nous enquiquiner pendant nos promenades. Cependant, essayer «Penny in your pants» c’est l’adopter, jugez plutôt :

A Paris il reste du chemin, mais l’aménagement urbain est de plus en plus favorable à la petite reine, et cela devrait favoriser la pratique féminine. Nous voyons peu dans la ville lumière des engins à pédales qui permettent de déplacer des enfants, des courses, des gros paquets etc, cependant il suffirait d’un développement de l’activité cycliste pour que les constructeurs inondent le marché d’innovations. Je note des évolutions très agréables dans l’équipement pour les femmes dont les patrons n’apprécieraient pas une tenue sportive, tels des capuches esthétiques, de jolis sacs qui s’accrochent facilement au guidon, etc. Le problème fatal resterait donc le harcèlement sexiste des cyclistes en jupon ? Alors  il serait temps que les machos lâchent les filles en bicyclette avec le coup du stop, les œillades sous les jupes, les commentaires salaces, ou les descentes de bagnole parce que “tu vas voir toi, je vais te remettre à ta place”. Nous aussi nous voulons aller vite, sentir le vent sur nos joues, appuyer très fort sur les pédales et tant pis si on brise nos talons… Alors lâchez nous le biclou !

Qu’on nous lâche pour pouvoir se lâcher en ville, c’est justement l’objectif de la dernière campagne de Stop harcèlement de rue, qui proclame à tous mais particulièrement aux relous : #LacheMoiLaVille. Quand je fais mes courses, quand je ris très fort avec mes copines, quand je me pose sur un banc, quand je fais exactement les mêmes choses que vous, lâchez moi. Les affiches de la campagne ne représentent pas de cyclistes. Pourtant, quand nous sommes sur nos selles, ça paraît dingue certes, mais… Lâchez nous aussi !

©Penny in yo' pants

©Penny in yo’ pants

* Sur l’histoire du cyclisme féminin voir les recherches de l’historienne Anne-Marie Clais et l’article de vulgarisation de Slate “Le vélo, l’invention qui émancipa les femmes”

L’image de couverture est tirée d’une affiche sexiste pour une course de vélo en Belgique, polémique rapportée par Le Soir (Belgique)

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