Antiféminisme, masculinisme… nommons la haine des féministes pour contrer le backlash

“Call him Voldemort, Harry. Always use the proper name for things. Fear of a name increases fear of the thing itself.”

Face à la récente visibilité des féministes et de leurs idées, la rapidité des attaques réactionnaires en France est inquiétante. Bien qu’elle ne soit pas étonnante. Le mouvement des femmes doit regarder la réaction conservatrice en face, la nommer, connaître ses stratégies, ses goûts, ses cachettes. Comme nous devons revendiquer le droit de nommer nos agresseurs, nous devons nous doter d’un lexique pour désigner les acteurs d’un possible ressac réactionnaire. Masculinistes, machistes, antiféministes…  nommons nos ennemis et leurs stratégies, pour mieux les affronter.

Si le pays vit actuellement un essor des luttes des femmes, les agresseurs sont restés bien protégés. Selon Mediapart, sur 31 affaires révélées, très peu de têtes sont tombées. Les  puissants se protègent entre eux. Depuis le début de la vague #MeToo, les féministes ont dû répondre à des attaques, qui se sont rapidement organisées pour frapper plus fort. Il fallait vite empêcher l’ordre patriarcal d’être ébranlé, il ne pouvait être question que les femmes obtiennent des victoires faciles. Cependant, la rapidité d’action poursuivait un autre but, plus immédiat. Il s’agit pour les agresseurs de se protéger, d’éviter que soi-même ou ses amis ne soient touchés. Et ça a marché. En France, aucun agresseur n’a été réellement inquiété.

Ainsi les féministes sont averties. Nous ne devons pas simplement dénoncer les agressions, repérer les violences, former, faire de l’éducation populaire, demander de nouveaux droits, bref militer pour nos idées. Nous devons aussi contrer le ressac antiféministe. En matière de féminisme, la réaction est le fait de quelques femmes et de nombreux hommes issus de tous les horizons, et pas uniquement des conservateurs identifiés. Elle peut sembler être le fait d’individus isolés, mais la force de son impact dans les médias et dans l’opinion permet d’émettre l’hypothèse que son discours construit. Nous devons documenter ce début d’offensive antiféministe et élaborer des stratégies pour y répondre.

Antiféminisme

Le terme est peu utilisé en France, à part dans certains milieux militants. Il a pourtant fait l’objet d’un ouvrage collectif coordonné par l’historienne Christine Bard, « Un siècle d’antiféminisme » (épuisé), qui montre que l’antiféminisme est un contre-mouvement qui apparaît dès la première vague féministe à la fin du XIXème siècle. Depuis, comme le note Christine Bard à la fin de l’ouvrage, « le stéréotype ne s’est quasiment pas renouvelé ». Effectivement, le discours à l’oeuvre depuis 5 mois pour contrer le mouvement #MeToo n’est pas différent des exemples qu’on peut trouver dans le livre.

L’antiféminisme est l’expression et la mise en oeuvre socio-politique de la misogynie. Il se développe en réaction aux mouvements de libération des femmes et se dote d’un discours tantôt explicite, mais souvent voilé, pouvant même aller jusqu’à se revendiquer pour l’égalité. Cependant, cette rhétorique réactionnaire ne dialogue jamais réellement avec le féminisme.

L’antiféminisme structure notre société au quotidien. Il se déchaîne particulièrement aux moments charnières de l’histoire des femmes et de leurs luttes. Nous pouvons d’ailleurs le voir particulièrement à l’oeuvre depuis le mois d’octobre et le début de la vague #MeToo, sur les Unes de nos journaux, dans les chroniques à la radio et à la télé, dans certaines réactions politiques, et bien sûr dans la sphère privée. Il est présent dans toutes les catégories sociales. Cependant, les puissants et les élites ont bien plus de moyens de le développer à grande échelle.

L’antiféminisme argue souvent que l’égalité est atteinte. Il prend alors la forme de tous les mythes de l’égalité-déjà-là, ce que les féministes appellent « l’illusion d’égalité », et discrédite les mouvements des femmes en postulant de leur inutilité. Mais il peut même se réclamer de la lutte pour l’égalité… tout en répétant à l’envie qu’il ne faut pas « aller trop loin ». Car, comme contre mouvement, l’antiféminisme est dépendant du mouvement féministe et doit agir en réaction à celui-ci. Pour se renforcer il doit montrer les soit-disant dangers du féminisme, ce qui n’empêche pas, dans un subtil jeu de langage, de faire semblant d’être en accord avec les buts du féminisme. Vous savez, ce petit bruit de fond qu’on ne cesse d’entendre « Le féminisme pourquoi pas, mais les féministes non », « Je suis pour l’égalité, mais cette féministe là, j’ai envie de la gifler », « Bien sûr que les femmes doivent avoir des droits, mais ne soyons pas extrémistes »…

Ainsi l’antiféminisme n’est pas toujours ouvertement conservateur. Mais il peut aussi l’être particulièrement. Pensons notamment aux affolés du combat contre la « gender theory » et autres Manif pour tous, qui pourrissent nos luttes depuis 2013.

L’antiféminisme est un contre-mouvement et une contre idéologie dont les contours sont larges et flous. Le discours antiféministe est omniprésent, on le retrouve dans toutes les sphères de la société, chez des personnes organisés politiquement ou non. Il peut prendre des formes très anodines quand votre oncle sort à la table de famille « Oh ça va les mal baisées, elles ont déjà tout, qu’elles viennent pas nous casser les burnes encore ! » . Ou des formes bien plus organisées quand une centaine de femmes de droite, au sens dworkinien, signe une tribune dans le Monde qui lancera une polémique des semaines durant contre le mouvement des femmes de tout un pays. Ou bien encore quand des hommes sur un forum Internet décident de hacker les ressources des mouvements féministes. Ce qui arrive en France presque à chaque fois que des féministes lancent une initiative. L’antiféminisme est aussi traversé par des mouvements organisés et militants, notamment les mobilisations anti-lesbiennes et anti-gay, les groupes militants anti-IVG ou bien le mouvement masculiniste.

Le masculinisme

En France, les féministes utilise peu le terme « antiféminisme » et on lui préfère « masculinisme ». Pourtant, l’antiféminisme désigne un mouvement et un discours bien plus large et aux contours plus flous que le masculinisme, qui n’est qu’une des formes de l’antiféminisme. Certainement la plus virulente et la plus organisé mais pas la seule. Par exemple, les militants anti IVG sont des groupes antiféministes organisés aux méthodes rodées et parfois violentes. Tout comme peu de monde va se définir de lui-même comme raciste, peu de personnes ou d’organisation se disent antiféministes ou masculinistes.

Le terme masculiniste est apparu en 1989 sous la plume de la féministe Michèle Le Doeuff « Pour nommer ce particularisme, qui non seulement n’envisage que l’histoire ou la vie sociale des hommes, mais encore double cette limitation d’une affirmation (il n’y qu’eux qui comptent et leur point de vue) »

Il s’agit d’une forme d’antiféminisme qu’on peut qualifier de mouvement car les masculinistes ont développé des théories, un discours, des arguments et des organisations qui font un travail de diffusion d’idées d’une part et de conquête contre le féminisme d’autre part. Les premiers regroupements masculinistes apparaissent aux États-Unis dans les années 1950. Les revues Playboy et Penthouse publient des articles sur les pères divorcés qui se disent victimes de leur ex-conjointes. Des groupes s’organisent pour ne pas avoir à partager les biens après le divorce ou à payer les pensions alimentaires. Aujourd’hui encore, les organisations de pères séparés ou divorcés sont la vitrine la plus voyante du masculinisme. En France ils se nomment SOS Papa ou les Papas = les maman, ils ont organisé des actions fortement médiatisées (sans que la presse ne se demande pourquoi elle couvrait de tels événements). De nombreux hommes dans ces groupes ont été condamnés pour violences conjugales, pourtant ils ont réussi 5 fois à mettre à l’ordre du jour du parlement des projets de lois en leur faveur (qui ne sont heureusement jamais passé), leur dernière offensive date de cet automne.

Depuis les années 1980 le mouvement masculiniste a développé d’autres chevaux de bataille en opérant une récupération – renversement du féminisme, à une époque où le mouvement des femmes subissait un recul. L’idéologie masculiniste postule une soit-disant crise de l’identité masculine. Elle est portée par une nébuleuse de penseurs, les plus médiatiques étant Éric Zemmour et Alain Soral, mais on y trouve aussi les psychologues québécois Guy Corneau ou Yvon Dallaire. A partir de cette idée d’une crise de la virilité qui rendrait les hommes bien malheureux se sont créés des groupes de paroles d’hommes et des groupes de soutien psychologique.

Tout ceci peut prêter à sourire et en France les masculinistes ne sont pas trop pris au sérieux, y compris dans les milieux féministes. Pourtant le discours et les arguments des masculinistes sont distillés dans la société pour nourrir le discours antiféministe ambiant. Vous avez forcément déjà entendu, ne serait que dans une conversation de comptoir, l’un de ces 4 arguments forgés et popularisés par les masculinistes :

– Le décrochage scolaire des garçons serait plus élevé car le système scolaire ne leur serait plus adapté

– Le système judiciaire serait corrompu et donnerait systématiquement la garde des enfants aux femmes

– Les hommes serait autant si ce n’est plus victimes de violences dans le couple

– Les hommes se suicideraient plus que les femmes, en raison de la difficulté à être un homme aujourd’hui et à vivre sa masculinité

Et tous ces grands malheurs seraient évidemment la faute des mouvements de femmes et des victoires obtenues par les féministes.

Aucun de ces arguments ne souffrent la distance et les contre argumentaires sont nombreux. Cependant, les masculinistes ont réussi à les distiller dans l’opinion. Les stratégies masculinistes sont efficaces, si ce n’est pour recruter massivement des adeptes, à tout le moins pour faire passer leurs idées et ainsi augmenter le climat antiféministe.

En 2013, Mélissa Blais, sociologue québécoise spécialiste de l’antiféminisme, effectue une recherche sur l’antiféminisme en France. Elle interroge une trentaine de travailleuses, dans des associations de soutiens aux femmes victimes de violences. Les personnes interrogées minimisent l’antiféminisme en France, estimant qu’il est plus virulent au Québec et aux Etats-Unis, voire qu’elles “n’avaient rien à dire sur l’antiféminisme en France”. Pourtant, ces mêmes femmes “admettaient recevoir très souvent des messages d’insultes antiféministes, misogynes et lesbophobes. Ces insultes étaient la plupart du temps considérées comme faisant partie du quotidien de femmes travaillant dans des organismes ou des associations de défense des femmes.”. La situation en France est identique aux autres pays : les féministes subissent des insultes privées et publiques, des menaces, des intimidations, des perturbations de leurs événements, du cyber harcèlement voire des cyber attaques. Mélissa Blais pose donc une question qui doit interroger les féministes françaises : “N’est-ce pas étrange que ces actes de violence ne soient pas analysés comme des enjeux de santé et sécurité au travail, ni même comme de l’antiféminisme ?”

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