Benoît Hamon entrera dans l’Histoire de la mixité (ou pas)

enfants-recreation-maternelleSi petite soit elle, l’initiative des ABCD de l’égalité constitue une mesure historique dans l’histoire de la mixité scolaire de notre pays. Ça peut paraître étonnant mais c’est le cas. Depuis quelques jours, Benoît Hamon, ministre de l’éducation nationale, montre des signes de faiblesse quant à la généralisation du dispositif à la rentrée. Depuis 40 ans que la mixité est obligatoire à tous les niveaux, elle reste un impensé et n’a fait l’objet d’aucune mesure d’envergure pour être un outil d’éducation à l’égalité femmes – hommes. Un petit effort monsieur le ministre, vous pourriez faire date !

L’ABCD de l’égalité qu’est-ce que c’est ?

ABCD-egalite-vignette_279451Selon le ministère de l’éducation nationale, qui a rappelé que la mission de l’école est de permettre la réussite de chacun-e quel que soit son sexe (loi de 1989) ou son origine sociale, les objectifs pour ces prochaines années sont de

  • Renforcer l’éducation au respect mutuel entre les filles et les garçons
  • Lutter contre les stéréotypes, et donc contre toutes les discriminations
  • Oeuvrer pour la mixité des filières de formation et en faveur de l’égalité professionnelle

Pour cela il compte mettre en place le programme ABCD de l’égalité dont il dit :

« C’est un programme mettant à disposition des enseignants des outils et des ressources pédagogiques et visant à transmettre aux élèves la culture de l’égalité entre filles et garçons. Il s’agit d’une démarche pédagogique conçue pour amener les élèves à réfléchir autour de certaines questions : la danse est-elle réservée aux filles ? Une femme peut-elle être pompier ? Un homme peut-il être sage-femme ? Cette démarche est actuellement conduite dans plus de 600 classes (275 écoles maternelles et élémentaires) de dix académies volontaires.»

Les ABCD de l’égalité devraient être étendus à tout le territoire en septembre 2014 (mais ils ne sont pas mentionnés dans la circulaire de rentrée envoyée la semaine dernière). Concrètement cela consiste en des ressources pédagogiques pour intégrer cette question dans différentes matières et en outils de formation à destination des enseignants du primaire.

Pourquoi c’est historique ?

la-cour-de-recre-rossignolL’accès à l’enseignement pour les jeunes filles, dans les mêmes conditions que pour les garçons est récent. Ce n’est qu’en 1924 que les programmes et le Baccalauréat deviennent identiques, quel que soit le sexe de l’élève.  À partir des années 1950, la mixité s’impose doucement, pour des raisons économiques. Deux textes entérinent cette situation. Une circulaire du 3 juillet 1957 : “La crise de croissance de l’enseignement secondaire (…) nous projette dans une expérience (de la mixité) que nous ne conduisons pas au nom de principes, d’ailleurs passionnément discutés, mais pour servir les familles au lieu le plus proche de leur domicile ou dans les meilleures conditions pédagogiques”. Puis, le décret Bertouin, en 1959, autorise la mixité dans les nouveaux lycées.

Après la réforme du collège unique en 1963, on inaugure un CES chaque jour en France. Chaque collège nouvellement construit est mixte, les anciens restent non-mixtes. L’évolution est donc lente, et cela explique que des personnes de la même génération aient vécues ou non la mixité.  Enfin, en 1976 la loi Habby impose la mixité du primaire au lycée. Personne ne posera la question de sa mise en oeuvre ou de savoir si elle est un outil pédagogique. Ce n’est qu’en 1982 que les textes officiels la mentionne comme un enjeu pour l’égalité des chances entre hommes et femmes. Bien que ces mêmes textes n’expliquent pas pourquoi et surtout comment. La mixité est un «en-soi», non pensé. Nicole Mosconi dans La Mixité dans l’enseignement secondaire : un faux semblant ?, en parle en ces termes “La mixité s’est introduite et généralisée sans que des objectifs et des finalités clairs lui soient assignés (…) Au sein même du système éducatif elle ne correspond pas à un dessein”.

L’utilisation même du terme d’égalité dans un dispositif qui serait généralisé dès l’école primaire permettrait enfin de faire descendre ces déclarations d’intention dans les programmes (autres que changer 3 noms dans les grands personnages historiques à connaître). Ça paraît dingue, mais ce serait historique. Ce qui paraît donc deux fois dingue c’est que des personnes puissent contester à l’éducation nationale une mission d’éducation à l’égalité. Ce qui est trois fois dingue c’est que le ministre puisse imaginer de leur céder.

Où en est-on de l’égalité des chances ?

La mixité s’est imposée dans le système scolaire français comme une évidence. Aucune réflexion pédagogique ou sociale ne l’a précédée. Et pour une fois qu’on propose d’y remédier, cela pourrait passer à la trappe ! Alors même que la mixité reste un serpent de mer, qu’elle refait débat de temps en temps, toujours pour de mauvaises raisons (pour ou contre, sans poser d’autres questions). Ce qui fait dire à Marie Duru Bellat et Brigitte Marin dans la présentation de la Revue Française de Pédagogie du mois d’avril 2010 : “Alors que la mixité sociale, notamment en ce qui concerne les établissements scolaires, fait l’objet de débats souvent vifs, la mixité sexuée peut, de prime abord, apparaître comme une question réglée une fois pour toute. (…) Pourtant au-delà du consensus de façade, un certain nombre de débats enflent, tant dans les milieux politiques et pédagogiques que dans les publications de recherche ou les médias.” Elles ajoutent “Aujourd’hui personne ne soutiendrait donc que la mixité scolaire produit de l’égalité scolaire”.

Les études montrent que le vocabulaire de l’école et des enseignants, les rôles attribués aux unes et aux autres dans les lycées (professionnels notamment) conditionnent l’avenir scolaire et l’orientation, bien que tous et toutes semblent travailler dans le même but. Dans Allez les filles !, les sociologues Roger Establet et Christian Baudelot nomment cela « la barrière invisible » que la vision de leur avenir familial impose aux élèves. Leur livre apporte une note positive, il montre que la mixité permet aux filles d’accéder aux études et qu’elles en récoltent socialement les fruits. Cependant, pour améliorer la mixité, des questions restent à poser : celle de la socialisation et du rapport aux savoirs, et celle de l’orientation. La socialisation horizontale est de plus en plus prise en compte dans les recherches sur les inégalités  d’apprentissage étant donné qu’elle est indispensable pour comprendre les dynamiques d’apprentissage. La question du genre est donc étudiée aussi sous cet angle-là. D’autre part, comprendre les mécanismes de construction d’une identité féminine ou masculine dès le plus jeune âge permet d’éclairer les comportements d’apprentissage ou les parcours d’orientation. Ainsi, si à l’école primaire il n’y a pas d’enjeux d’orientation, c’est le lieu où ils se construisent. C’est donc là qu’il est intéressant d’agir.

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Un enjeu : l’orientation

Dans L’Ecole des filles, Quelle formation pour quels rôles sociaux ?, Marie Duru Bellat, s’interroge sur les décisions d’orientation des filles. Seraient-elles le fait d’un conformisme rationnel ? En effet les statistiques montrent que les filles obtiennent de meilleurs résultats scolaires, pourtant leurs choix d’orientation n’en tiennent pas compte. Cet ouvrage pose donc l’orientation des filles comme un enjeu stratégique d’accès à l’égalité dans les carrières. Pourquoi les bons résultats des filles ne sont-ils pas rentabilisés sur le marché du travail ? Les comportements des filles en matière d’orientation et de confiance en elles rejoignent ceux des bacheliers d’origine sociale modeste. Elles ont moins confiance dans leurs aptitudes et se tournent donc vers les filières les moins ambitieuses. Comme les études montrent qu’il n’y a pas de différence «naturelle» d’aptitudes entre garçons et filles, le processus qui amène les uns et les autres à se positionner est complexe et entre autre, social ou économique.

Comment cela se passe ? Marie Duru Bellat montre que les maîtres repèrent des comportements qui vont dans le sens des stéréotypes, font des interprétations différentes des situations selon le sexe de l’élève et ne valorisent pas les mêmes attitudes ou travaux.« Sont à l’oeuvre des mécanismes d’auto sélection, les filles n’osant aborder les filières longues et sélectives que quand leur bagage scolaire est vraiment bon, se repliant sur des solutions plus modestes dès qu’elles sont seulement moyennes ». Le discours ambiant et les modes de socialisation, la construction de l’identité sexuée à l’école et dans la famille seraient des causes de ces mécanismes. « Les vocations qui viennent aux filles sont celles qui leur sont réellement offerte ». Ainsi« Former des filles, c’est accepter l’idée qu’elles puissent s’investir davantage dans leur vie professionnelle, et c’est donc bien à terme l’organisation de la famille, par conséquent la manière dont la société assure sa reproduction qui est en question ».

Changer le regard des enseignants et leurs pratiques, pourquoi pas en développant des programmes spécifiques tels que l’ABCD de l’égalité, devient une nécessité dans un monde qui change et qui réclame moins de sexisme dans le travail, dans la famille et dans la vie quotidienne.

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Je ne fais ici qu’effleurer l’épineuse question de la socialisation dès l’école primaire, de la fabrique des petits garçons et des petits filles (des masculinités et des féminités). Elle a été abordée par quelques chercheurs, en étudiant notamment les prises de paroles en classe ou les jeux dans les cours de récréation. L’école devrait rendre conscient-e chacun-e de son identité propre et en faire une force pour choisir ses rôles, ses fonctions, sa vie intime sereinement. Pourtant, rien qu’en survolant quelques ouvrages sur l’orientation, et particulièrement celui de Marie Duru-Bellat, il apparaît évident que l’éducation nationale n’a pas assez pensé la mixité pour en faire un levier pour une réelle égalité de traitement dans tous les autres espaces de la vie sociale, particulièrement dans la vie professionnelle. Penser la construction sexuée, penser le rapport au savoir, penser la socialisation, penser l’orientation : les ABCD de l’égalité sont loin d’être à la hauteur des enjeux. Mais le ministère ne propose que ça, en attendant mieux, ils doivent être généralisés !!

Quelques références bibliographiques pour aller plus loin

  • Baudelot C., Establet C., Allez les filles !, Seuil, l’Epreuve des faits, Paris.
  • Baudoux C., Zaidman C., (dir), 1992, Egalité entre les sexes, mixité et démocratie, L’Harmattan, Paris.
  • Chaponnière C., Chapponière M., 2006, La Mixité, des hommes et des femmes, Infolio, Genève.
  • Daflon-Novelle A., 2006, Filles – garçons, une socialisation différenciée ?, PUG, Genève.
  • Duru-Bellat M., 1990, L’Ecole des filles, quelles formations pour quels rôles sociaux ?, L’Harmattan, Paris.
  • Duru-Bellat M., 2010, La Mixité scolaire, une thématique (encore) d’actualité ?, Revue Française de Pédagogie, INRP, n°171, avril – juin 2010.
  • Mosconi N., 1989, La Mixité dans l’enseignement secondaire : un faux semblant ?, PUF, Paris.
  • Zaidman C., 1996, La Mixité à l’école primaire, L’Harmattan, Paris.

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