De l’éducation populaire contre le sexisme ordinaire

Ces dernières semaines, quand je ne compte pas des éclaireuses des années 1930, je fais des petites choses contre le harcèlement de rue. Vous savez, les sifflements, les commentaires sexistes, les interpellations ou insultes, voire les attouchements… Ces comportements touchent les femmes dans la rue, les bars, les transports et les espaces publics. La répétition de ces micro agressions constitue une forme de harcèlement, même si l’on ne peut pas désigner une seule personne comme responsable (sauf dans les cas, pas si rares, d’insistance). Ce n’est pas de l’humour, ce ne sont pas des compliments, et ce n’est certainement pas de la drague ! Nombre de femmes apprennent à baisser la tête, ne pas répondre, changer de trottoir ou s’habiller différemment. Bref, elles se sentent moins en sécurité, moins autonomes. Par crainte, elles deviennent moins ouvertes aux vraies rencontres, moins enclines à aller draguer ou à se laisser draguer. Et c’est bien dommage.

Une prise de conscience féministe

street-harassmentComme toutes les Parisiennes j’avais remarqué ce phénomène de sexisme ordinaire, il me handicapait dans mon quotidien, mais curieusement je l’avais complètement intégré. Avec un fatalisme auquel je ne suis pas habituée. C’est par une prise de conscience féministe que je me suis aperçu à quel point il est inacceptable. Parce qu’au-delà d’être «relou», le harcèlement de rue est une des manifestations du sexisme dans sa forme la plus banale, la plus courante, et la plus difficile à combattre.

Un homme qui harcèle une femme dans la rue lui dénie le droit de traverser et de stationner dans l’espace public, dans lequel pourtant les femmes ont pris place massivement depuis l’accès au droit de vote et les mouvements féministes de la seconde moitié du 20è siècle. Il est une énième preuve qu’il ne suffit pas de mettre des femmes dans un espace traditionnellement masculin pour en faire un lieu de réelle mixité.

Un homme qui insiste lourdement auprès d’une femme dans un bar, lui signifie que, sous prétexte qu’il la désire, il aurait une forme de droit sur elle. Sous prétexte que lui est intéressé il pourrait le faire savoir de manière peu avenante, insister pour avoir une conversation, quitte à payer en «offrant» un verre sans l’avoir proposé, etc. Son désir devrait nécessairement flatter la personne et suffire à la rendre ouverte à la rencontre.

1964789_727065183991004_227312130_nUn collectif de lutte contre le harcèlement de rue

Depuis le mois de février, nous avons monté un collectif de personnes luttant contre le harcèlement de rue : #StopHarcelementDeRue. A l’origine de ce collectif, il y a une volonté politique, pas un ras le bol de copines. L’idée était que si le harcèlement de rue est une forme de sexisme ordinaire, il doit être combattu comme tel. À l’heure où les droits des femmes avancent, il était temps de s’attaquer à un combat pour une évolution des comportements. S’il ne devait rester qu’un bastion, ce serait celui-ci : un changement profond des mentalités jusque dans les actes les plus anodins (se promener ou aller boire un verre).

La lutte contre le harcèlement de rue soulève deux problèmes essentiels du combat pour les droits des femmes : l’accession à l’autonomie, dans tous les domaines de la vie, et l’éducation à la mixité (réelle). En l’occurrence, la possibilité d’être seule partout, tout le temps, en pratiquant toutes sortes d’activités (mêmes celles perçues comme traditionnellement masculines) ; et le partage à égalité de tous les espaces, dans tous les rapports sociaux, notamment les rapports de séduction.

Or les mouvements féministes ont déserté le terrain de ce changement du quotidien. Les principales batailles actuelles, qui sont indispensables, se concentrent sur l’égalité professionnelle, la parité en politique ou les droits civils. Et bien sûr, il y a les batailles internes au féminisme, qui le minent terriblement : la prostitution et le voile. Sur ces deux questions, mes positions sont claires et je ne les ai jamais cachées, en écrivant ici ou . Mais à la fin, il fallait bien sortir de ce sempiternel débat pour s’attaquer à un problème qui parle à toutes, féministes ou non, et sur lequel on pouvait gagner des avancées réelles.

Avec mon amie et camarade Danièle Obono, nous avions l’intuition que nous pouvions, sur un sujet circonstancié, avec une démarche d’éducation populaire et un projet concret, réunir des femmes et des hommes au-delà du mouvement féministe. C’est-à-dire amener de nouvelles personnes à s’engager pour les droits des femmes et des personnes LGBT, même si ce n’est que sur un problème singulier, même si elles ne se disent pas, à priori, féministes.

Nous voulions réunir des personnes de tous horizons, d’accord ou non sur les sujets qui divisent le mouvement des femmes aujourd’hui, mais réunies sur un objectif et une manière de lutter. L’objectif étant de réduire le harcèlement de rue, avec une démarche d’éducation populaire dans le développement de « zone sans relou ». C’est à dire que nous voulions, dans des lieux existants, mettre en place des actions concrètes et une visibilité pour vivre réellement l’expérience d’un lieu sans harcèlement de rue, sans sexisme ordinaire. Et parallèlement, avoir des actions de sensibilisation pour rendre visible le problème et montrer la possibilité de le combattre. Avec l’idée qu’en allant au-devant des personnes, en leur donnant des conseils pour réagir, qu’elles soient harcelées ou bien témoins, nous pouvions inverser les rôles et permettre aux femmes de relever la tête. Hollaback disent les anglo-saxons : répond à l’insulte, ne te laisse pas faire.

On a lancé, un peu à l’arrache une page Facebook et un compte Twitter. Par chance, l’intuition s’est révélé juste : des personnes souhaitaient nous rejoindre. Et je pense que la démarche d’éducation populaire (choisie suite à une réflexion politique), la volonté de construire collectivement et largement, et de s’appuyer sur un projet phare, nous a aidées.

La suite, les journaux l’ont racontée, vous pouvez la lire, notamment sur MadmoiZelle.

Et l’autodéfense féminine ?

De mon côté, j’ai continué à cogiter. Avec deux questions qui revenaient :

  • Pourquoi dans d’autres pays il y a moins de harcèlement de rue, alors que je rejette l’hypothèse de l’unique raison culturelle ?
  • Pourquoi on me dit que ce sujet a un lien avec mes recherches ?

La seconde question se règle assez vite. L’accession à l’autonomie, la réalisation d’une réelle mixité, sont des sujets portés par les organisations d’éducation populaire en général et les associations féminines en particulier.

Les chiffres du harcèlement de rue que nous avons montrent qu’il est présent partout dans le monde. Pourtant il y a de réelles différences de ressenti et de traitement. Petit tour du monde…

HandsOffBook-791x1024Dites à une québécoise qu’on vous emmerde à la sortie d’une boîte

  • Et tu n’appelles pas le 911 ?
  • Heu… Bah non !
  • Tu demandes au vigile de la virer alors ?
  • En fait c’est le vigile qui m’a harcelée !
  • … Ahah c’est une blague.

Bref, au Québec personne, homme, femme ou représentant de l’autorité, ne laisse passer un harcèlement sur une femme. C’est entré dans les moeurs. Dans la belle province il existe depuis 30 ans des programmes d’éducation à la mixité et le mouvement féministe a beaucoup travaillé sur le changement des mentalités. Ceci explique bien sûr cela. Or, c’est au Québec que sont nées certaines méthodes d’autodéfense féminines dans les années 1970 : de là à y voir un lien ?

En Allemagne, il paraît que le harcèlement de rue est très réduit. C’est en tout cas ce que disent des habitantes de Berlin. Bien sûr les allemands sont sérieux, il n’ont pas le sang chaud comme les latins, leur rigueur protestante les enjoint à détourner le regard quand ils croisent une femme… Je penche pour une explication plus rationnelle. Le féminisme en Allemagne est implanté de longue date, il existe des mesures dissuasives. Par ailleurs, il paraît que  faire un stage d’autodéfense à l’est du Rhin, c’est un peu comme aller au cours de natation ou à une séance de développement personnel, selon les termes de Irène Zeilinger, auteur du guide d’autodéfense, Non c’est non !.

Le harcèlement de rue n’est pas naturel pour certains peuples et non pour d’autres. Il y a seulement des pays qui ont pris à bras le corps le problème et d’autres non (la grivoiserie française, les titis parisiens, blablabla…). On peut lutter contre ce phénomène sans perdre ce qui fait nos identités, forcément multiples. Dans les deux pays évoqués, je pense que c’est par des luttes collectives et des actions politiques que les mentalités ont évoluées. Je note cependant dans ces deux pays, l’importance des méthodes d’auto-défense. Je me pose donc la question de l’utilité de telles méthodes et de la démocratisation de ces stages.

Avant, j’avais une idée toute faite des stages d’autodéfense féminine : des ramassis de féministes vengeresses qui voulaient apprendre à casser des genoux. Puis, en réfléchissant aux méthodes pour lutter contre le harcèlement que nous utilisons, je me suis aperçu qu’il y a, entre autres, la prise de conscience des femmes qu’elles ont leur place dans l’espace public, qu’elles peuvent et doivent ne pas se laisser faire (en évitant l’affrontement stérile bien sûr). C’est d’ailleurs l’une de nos actions : nos tracts donnent des conseils pour réagir face à un harcèlement (pour les victimes et les témoins). J’ai lu livre d’Irène Zeilinger et je me suis renseigné sur les méthodes utilisées, fondées au Québec et en Autriche dans les années 1970.

Sur le papier, le principe est simple : utiliser des moyens à notre disposition pour donner confiance aux femmes dans l’espace public, donc d’acquérir de l’autonomie. Il ne s’agit donc pas d’apprendre à ‘casser du mec’, mais plutôt de prendre conscience de son intégrité, de son pouvoir d’agir et de stopper les violences. Et un des éléments est de savoir physiquement ce qu’il faut faire. L’idée est que le fait même de savoir et d’avoir pratiqué quelques techniques d’immobilisation ferait acquérir plus d’assurance et réduirait la peur, donc les risques de dérapages. Sur un stage de deux jours, une longue partie est consacrée à un échange, pour partir de l’expérience des participants, et on y apprend des techniques verbales et physiques selon des méthodes établies (et on apprend tout ça habillée comme tous les jours). Une démarche qui ressemble aux stages de formation des organismes d’éducation populaire, ou des techniques de développement personnel.

A mon avis, cela n’empêche pas d’être agressée, cela n’assure pas d’être capable de réagir, mais il me semble que ça peut aider à traverser les espaces publics plus sereinement. Je me pose des questions sur leur utilité,  bien que je sois certaine que ce ne peut en aucun cas être une réponse collective et politique. Mais alors qu’est-ce, du développement personnel ? De la co-construction des savoirs (donc de l’éduc pop) ? Et pourquoi non mixte ?

Pour savoir, il faut tester. Demain, avec quelques copines, je participe à un stage qui ne propose que des techniques physiques, il ne se fonde pas sur les méthodes autrichiennes ou québécoises que j’ai évoquées. On doit être en tenue de sport, ce qui ne nous arrive pas souvent dans la rue. Mais pour le moment je n’ai trouvé que ça, et au pire ça me permettra de passer le dimanche en pyjama en me défoulant entre copines.

Bref, je me pose des questions sur le harcèlement de rue et je teste le stage d’autodéfense. Le bilan et les explications des méthodes au prochain numéro !