Des wagons réservés aux femmes en Allemagne, une idée du passé

Depuis le 24 mars 2016, la compagnie de chemin de fer allemande Regiobahn a développé des wagons réservés aux femmes sur le trajet de Chemnitz à Leipzig. La mesure a été très contestée en Allemagne, comme le rapporte cet article (en allemand). Elle a aussi fait parler d’elle en France et Royaume-Uni. Cette mesure à courte-vue est contre-productive, j’ai contacté les associations allemandes de lutte contre le harcèlement de rue pour en savoir plus.

Quand nous avons fondé Stop harcèlement de rue en 2014, on me racontait que le harcèlement de rue n’existait pas en Allemagne et je voulais bien le croire. En effet, les mouvements contre le harcèlement de rue sont bien plus anciens outre Rhin, et des initiatives éducatives sont prises. Je pense notamment aux fameux sous-bocks qu’on trouve dans les bars berlinois. Mais l’Allemagne, ce n’est pas que Kreusberg et les quartiers hipsters de Berlin. Si les mouvements de lutte contre le harcèlement de rue continuent d’exister, c’est bien que le chemin n’est pas terminé.  Et c’est ce que m’ont confirmé les activistes du mouvement Pro Change de Hollaback Berlin et de Stop street harassment GermanyD’ailleurs, en réponse à cette mesure de séparation des femmes dans les trains, le hashtag #imzugpassiert a circulé sur Twitter, les victimes témoignent de leur expérience de harcèlement sexiste dans les transports en commun.

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Le harcèlement dans les transports, un phénomène nouveau ?

Les féministes allemandes à qui j’ai parlé étaient ennuyées que les articles étrangers induisent que cette mesure de séparation ferait suite aux événements de Cologne. Ce n’est pas le cas. La presse française et anglaise n’a pas souligné qu’il s’agit seulement de quelques trains régionaux sur un parcours limité. Ces rames datent de la RDA, les wagons sont divisés en compartiments comme dans les anciens trains français. Cette expérience concerne donc des trains où les agressions seraient particulièrement difficiles à prévenir par les personnels ferroviaires, un peu comme dans les wagon-lits. Même si d’autres solutions auraient pu être prévues, on voit que la tragique Saint Sylvestre n’a rien à voir là-dedans.

Après les agressions de Cologne, les allemandes avaient condamné fermement les violences, en organisant des rassemblements. Elles en avaient profité pour rappeler que les violences dans l’espace public ne sont pas apparues en Allemagne avec l’arrivée des réfugiés. Dans les échanges que nous avons eus, elles m’affirment qu’il serait fâcheux pour la société allemande de réagir par des mesures de ségrégation, visant à protéger « nos » femmes harcelées de « l’homme ». La lutte contre le harcèlement dans l’espace public en Allemagne a une longue histoire, tournée vers toutes les femmes et les LGBT. Les mouvements ont développé une réflexion et une pratique inspirantes pour nous, ils ne prônent pas la « protection », mais l’appropriation par tous et toutes de l’espace public et son partage à égalité.

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Une séparation présente dès le quai au Japon

L’Allemagne est le premier pays européen à ouvrir des wagons réservés aux femmes, bien que la question se fusse posée pour Londres en 2014, puis en 2015 par Jeremy Corbin (leader de gauche !). Le Japon possède des wagons pour femmes, qui nécessitent d’ailleurs une grande organisation pour séparer hommes et femmes sur les quais bondés. Du coup, pour que personne ne se trompe, ces wagons sont roses, limite avec des paillettes. On frôle le ridicule. En Inde, où le harcèlement de rue est omniprésent, des wagons réservés aux femmes sont proposés dans plusieurs villes. Cependant, ils ont été demandés par les femmes elles-mêmes, excédées de ne plus pouvoir voyager tranquillement. Ça ne règle évidemment pas le problème, mais il semble que tout en luttant pour des jours meilleurs, cette solution soit vue comme un moindre mal par les associations de femmes. Elle est appréciée par certaines à Delhi, comme l’explique cet article. En France, lors de la présentation du plan national de lutte contre le harcèlement sexiste et les violences sexuelles dans les transports en juin 2015, Pascale Boistard, alors secrétaire d’état chargée des droits des femmes, avait rappelé son opposition ferme à ce type d’initiative.

La société, dans son ensemble ne doit pas protéger « ses » femmes, elle doit plutôt sanctionner les harceleurs et éduquer chacun-e à ne pas harceler ! Dans ce contexte, séparer les hommes des femmes n’est pas la solution. À long terme, cela risque même d’aggraver le problème. En effet, la distinction spatiale accentue le mythe des hommes « prédateurs » et des femmes « proies ». Or nous devons combattre cette idée : tous les hommes ne sont pas des harceleurs et les femmes ne sont pas des victimes par essence ! C’est aussi le retour à une ségrégation historiquement déplorable (d’ailleurs comme par hasard c’est toujours aux femmes de se retrancher dans des lieux spécifiques et fermés, et pas aux harceleurs d’être parqués dans des espaces où ils ne nous dérangeraient pas). Enfin, enjoindre les femmes à monter dans “leur” wagon risque de culpabiliser les victimes, car nous auront évidemment droit au « ce ne serait pas arrivé si elle avait voyagé dans le bon wagon ».

Oui le harcèlement existe, est-ce à dire qu’hommes et femmes seraient, par essence, incapables de vivre ensemble ? Bien sûr que non !

En Allemagne, mais aussi en France et dans le monde entier, d’autres solutions sont proposées par les mouvements de lutte contre le harcèlement de rue.  Il y a les initiatives sus-citées dans certains quartiers et bars de Berlin, mais aussi le développement d’actions d’éducation populaire et bien sûr les revendications que nous ne cessons de rabâcher : renforcer l’éclairage public, repenser les structures, recruter et former des agents d’accueil et d’intervention, etc. Des idées bien plus durables et efficaces.

Au contraire de l’idée passéiste de ségrégation, nous devons défendre celle que la mixité des espaces est un outil de la lutte contre le sexisme ordinaire. Nous devons apprendre à vivre non pas « séparés et égaux » mais « ensemble et égaux ». Les femmes et les personnes vulnérables au harcèlement doivent savoir qu’elles ont de la valeur, qu’elles peuvent dire non, que l’espace (tout l’espace) leur appartient autant qu’aux autres. Les harceleurs doivent apprendre à entendre un refus et à s’y plier, c’est à eux de faire des efforts et de se responsabiliser, pas à nous ! Nous ne demandons pas la protection mais le droit de nous promener partout où nous voulons tranquillement et dans des espaces mixtes.

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