Éléphant, scoutophile pour jouer et former Entretien avec Éric Padieu

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Eric Padieu, dit Eléphant, en camp de formation

Éric Padieu dit Éléphant, 54 ans, est une figure des Éclaireuses et Éclaireurs Unionistes de France. Il s’est construit un personnage de scout  ‘à l’ancienne’ , qu’il trimballe de rassemblements en stages de formation, où il forme et donne des coups de main, pour le plus grand plaisir des membres du mouvement. Je l’ai interrogé dans le cadre d’un travail sur les associations d’anciens et plus largement sur la communauté des collectionneurs et autres passionnés, souvent désuets, que j’appelle les “scoutophiles”. Je publie l’entretien en entier, car Éléphant est à la marge de cette communauté, qu’il utilise des éléments de la tradition non pas en eux mais pour jouer et transmettre un message. Nombreux sont les scouts des différents mouvements à avoir croisé Éric et à avoir travaillé avec lui, c’est une manière de mieux le connaître.

H : Tu es arrivé aux Éclaireurs Unionistes de France (EEUDF) à 8 ans. Est-ce qu’il s’agit d’une tradition familiale ?

E : Mes parents avaient été éclaireurs unionistes mais ne m’en avaient jamais parlé. J’étais à l’école alsacienne, comme mon père, donc il y avait un environnement social et familial qui aidait à entrer dans un mouvement de scoutisme protestant. C’est un copain de classe qui m’a fait venir aux louveteaux, à la paroisse proche du jardin du Luxembourg à Paris. Après mon père m’a raconté toutes ses anecdotes et m’a aidé à préparer mes épreuves techniques, mais seulement après.

H : Et tu es encore dans le mouvement. Tu ne l’as jamais quitté ?

E : Bien sûr que si ! Souvent, j’en ai eu ras le 4 bosses ! Mais tu sais, tu arrêtes une petite année, un peu plus, mais l’amitié de ne s’arrête pas. Il y a toujours des copains pour te demander de donner un coup de main. On est beaucoup dans ce cas là. C’est un virus, et d’ailleurs j’en ai été vecteur parfois.

H : Et maintenant ?

E : J’ai beaucoup réduit, je n’ai aucune fonction élective ou officielle. Je fais de la formation dans les stages ou en visitant des camps et je donne des coups de main sur des événements d’envergure s’il y a besoin.

l-elephant-d-afrique-328461H : Je vois que ton pseudo sur les réseaux c’est Éléphant. Tu te fais appeler par ton nom de totem (nom d’animal que certains scouts se donnent) tout le temps ?

E : Dans les bandes de copains et dans le mouvement oui, toujours !

H : A ton âge, pourquoi continuer à tenir tant à ton nom de totem ?

E : Bonne question. Il y a plusieurs réponses, qui évoluent au fil du temps. Quand j’étais très actif, il y avait une part de militance pour l’utilisation des surnoms et des totems. Je pense que ça fait partie de ce qu’on appelle le jeu scout, avoir un personnage avec un nom associé, c’est un aspect important, et ludique. Et pour moi le scoutisme c’est un jeu (sérieux et avec des finalités, mais ça ce sont uniquement les adultes qui le savent). C’est même un jeu pour les adultes qui ont l’âge de ne plus y être.

H : Donc tu as l’âge de ne plus y être ?

E : Oh bah oui ! Il y a tout de même une norme non écrite selon laquelle passé un certain âge, avec des cheveux grisonnants, ces conneries ne sont plus de notre âge. Etre formateur ok, mais si j’étais responsable d’enfants, il y aurait une suspicion sociale.

H : Je voudrais revenir à la manière dont tu crées un personnage dans le mouvement. Par exemple tu portes l’uniforme de façon traditionnelle (tu rentres la chemise, tu es en short, tu mets des chaussettes jusqu’au genoux, etc)

E : Oui. La chemise rentrée dans le pantalon c’est aussi une question d’habitude et de confort. Mais c’est vrai que c’est une manière de me battre pour que les tenues scoutes soient portées de façon un peu clean. Franchement, l’important ce n’est pas la couleur de la chemise, mais la façon de la porter et de se tenir globalement. Avoir une chemise repassée, se tenir droit, c’est important.

H : D’accord, alors pourquoi mettre des éléments de l’uniforme qui ne sont plus officiels, qui sont de l’ordre du folklore ?

E : Et bien par jeu ! C’est comme un déguisement, il y a un aspect ludique. Et puis j’ai des insignes ou des détails qui sont liés à des traditions scoutes, de celles qui font que nous sommes une fraternité, y compris par delà les frontières. Par exemple je retourne mes manches ou je rentre mon col de chemise. Et bien j’attends un peu qu’on vienne me demander pourquoi. Alors je peux dire que Baden-Powell voulait qu’on porte l’uniforme comme ça au cas où la reine d’Angleterre arriverait (le roi à l’époque). Ça paraît ridicule, en France en 2014 on s’en moque de la reine d’Angleterre, mais ça permet de dire que le scoutisme est né en Angleterre, et ses codes et anecdotes nous rattachent à une fraternité mondiale. Ce sont des valeurs essentielles au scoutisme la transversalité internationale, interconfessionnelles, interculturelle.

H : Si je te dis scoutophile, ça te définit ?

E : Oui un peu. Mais il s’agit moins d’aimer les scouts et la tradition que de donner une place particulière à cette méthode relativement géniale. Dans le scoutisme on apprend par le jeu. Mais la deuxième strate est celle de la fraternité. Et ça on ne l’apprend pas à l’école. Nous ne sommes pas des comparses mais des amis. Et ce n’est pas subi mais choisi. C’est à l’enfant de décider d’entrer dans la fraternité par la promesse, et c’est la première occasion de s’engager de lui-même, pour lui. Je ne crois pas que dans sa vie scolaire on lui proposera ça, peut-être au moment de s’orienter, mais il ne s’agit pas d’une aventure collective. Alors que le gosse de 8 ans, il comprend sûrement que les louveteaux sont un lieu d’apprentissage, mais il vient pour jouer avec les copains. Sauf que pour ça il doit dire « je le veux, j’accepte les mêmes codes verbaux, de porter la même tenue, etc ». Donc je suis scoutophile mais avec une vraie dimension de réflexion éducative, je veux que le scoutisme soit une méthode globale d’éducation.

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Pièces de collection d’insignes d’associations anglo-saxones et de rassemblements

H : Donc tu n’es pas un collectionneur ?

E : Non. Des amis, des gens de ma génération, le sont mais pas moi. J’ai deux ou trois vieilleries sur mon uniforme mais c’est parce qu’elles ont un sens précis pour moi.

H : Tu as un intérêt singulier pour les codes, le folklore scout et leur histoire ?

E : Oui, mais pas en tant que finalité. Ils sont un moyen, ils font partie du jeu et le jeu est le moteur du scoutisme. On joue à s’appeler par des noms de bêtes, à dire cacal plutôt que chocolat chaud, on a nos codes vestimentaires, notre manière d’organiser la journée, et tout un tas de petits détails qui rentrent dans un jeu dont la finalité est d’aider l’enfant à devenir adulte.

H : En adoptant tous ces codes et ces petits détails, plus que les autres, tu te crées un personnage, non ? Tu l’entretiens ?

E : (il sourit) Bien sûr, je l’entretiens. Il y a une part de provocation, mais comme un outil pédagogique : j’interpelle. Si j’étais scout d’Europe, je m’amuserai peut-être à venir débraillé. Et puis j’aime bien ça, il y a des raisons affectives. Ca me rappelle des moments heureux de ma vie et des amitiés. Enfin, il y a comme un devoir de mémoire.  Dans l’imaginaire collectif, et partout dans le monde, un scout c’est un chapeau 4 bosses et un foulard. J’aime rappeler cette fraternité mondiale, cette filiation. Je témoigne de cette appartenance, et tant pis si ça paraît ridicule ou décalé.

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Signature d’un scout totémisé Léopard, dans les flèches les initiales de ses “qualités” (adjectifs atribués), en bas les initiales de sa “phrase” (phrase souvent secrète qui décrit la cérémonie)

H : Par exemple, tu es célèbre aux EEUDF pour avoir un livre des totems (un carnet où tu fais signer les personnes qui portent un nom d’animal), alors qu’ils ne sont plus censés les utiliser…

E : Bon, pour le livre au départ c’est un truc de gosse. A 12 ans, comme d’autres, j’ai commencé une chasse aux signatures. Ca m’amusait, si on voyait d’autres troupes on allait demander aux plus grands leurs signatures. Il y a 20 ans j’en ai commencé un nouveau. A l’époque j’étais au conseil d’administration de l’association et il y avait une guéguerre entre les pours et les contres l’utilisation des noms d’animaux. Un argument des contres étaient qu’ils n’étaient plus utilisés. Je n’aime pas les arguments de déni, mais dans ce cas en plus c’était faux. Quand on creusait on voyait que partout des gens les utilisaient encore. Alors je les ai fait signer pour le prouver aux négationnistes au conseil d’administration. Moi dans la totémisation l’aspect épreuves ne m’intéresse pas, mais c’est le code, le jeu, le sentiment d’appartenance par l’utilisation d’un surnom qui est importante. J’ai commencé encore un nouveau carnet il y a 10 ans avant un rassemblement d’anciens. Bref, je ne suis pas collectionneur. Bien sûr c’est ludique mais il y a toujours pour moi un objectif derrière. Je fais de la pédagogie par décalage ou provocation.

H : Mais tu te sens appartenir à un réseau, une communauté d’anciens, de passionnés de scoutisme ?

E : Je suis en contact avec ce réseau de collectionneur parce qu’on partage le vécu scout. Même ceux avec qui je n’ai pas de souvenir commun du temps de la jeunesse, on a le même terreau de valeurs, et nos souvenirs se croisent. Je pense que, même quand on est adulte dans le mouvement, on continue de grandir, notamment par l’appartenance commune. Mais ce n’est pas ce que je recherche et ce que je trouve dans le réseau des collectionneurs. Je les rencontre par hasard, parce qu’on connaît des gens en commun, et je retrouve un ressenti, des valeurs.

H : Mais il existe des réseaux plus institutionnels, des associations d’anciens, de passionnés. Tu investis ces réseaux ?

E : Les associations d’anciens, ça n’est pas ma génération. J’y cotise par principe et je lis les publications, mais il y a un décalage. Je suis au conseil de surveillance d’une association, les Éclaireurs de fraternité. L’idée est qu’il nous manquait quelque chose après notre engagement, mais pas uniquement le partage de souvenirs. Notre but est de témoigner de l’engagement, de créer un forme de filiation. Et on constitue des personnes ressources. C’est un peu une fraternité virtuelle.

H : Justement sur le site des Éclaireurs de fraternité il y a un forum. Il existe plusieurs forums de ce type, tu y participes n’est-ce-pas ?

E : Je ne participe plus. Mais dans ces forums on peut vraiment parler de fraternité virtuelle. J’étais actif sur Semper Parati, fraternité du scoutisme. C’est un forum créé au départ pour unir les différents scouts catholiques, il a eu un énorme succès. C’est assez conservateur, mais il y a une communauté virtuelle qui s’est créée autour de ce forum. Et des unionistes y ont participé.

H : Ca peut paraître étonnant, le scoutisme c’est l’action, vous parlez de quoi ?

E : Il y a plein de sujets. Moi j’étais rentré par le sujet « Baden Powell était-il homosexuel ? ». Mais il y a aussi des débats sur les actualités des mouvements, comme un miroir des activités du mouvement car il n’y a pas de langue de bois. On parle de respect des animaux, beaucoup de religion, des sujets un peu intello autour du scoutisme.

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Eric Padieu lors d’une formation au froissartage, ici présentation d’outils

H : Cette interview m’a intéressée car j’ai découvert que tu n’entres finalement pas dans la catégorie des ‘scoutophiles’. Ceux qui recherchent des détails qu’ils disent historiques pour les réintroduire par exemple.

E : Oui, il y a des personnes qui se fascinent pour l’uniforme ou des petits détails. Parfois à partir d’une anecdote ils veulent introduire des traditions, dont on ne peut pas  savoir si elles ont été très répandues. En réalité ils recherchent des valeurs intangibles et quelque chose qui semble leur manquer. C’est amusant car en étant en short je leur inspire confiance et ils m’écoutent quand je tente de leur expliquer qu’il n’y a pas de paroles d’évangile ! Tout ceci est un jeu.

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