Grâce à Dieu… quand la lutte émancipe.

Grâce à Dieu, le dernier fim de François Ozon, on en parlait au travail, aux Scouts et Guides de France, depuis des mois. On l’attendait. On se préparait à son arrivée. On avait hâte et en même temps un peu peur. On avait travaillé et diffusé un communiqué de presse pour dire qu’on trouvait la démarche du film salutaire.  Alors la semaine dernière, je suis allée le voir avec un collègue. Quelle belle claque !

Grâce à Dieu est  film sur la parole libérée, au sens propre, comme au figuré, puisque c’est le nom de l’association dont le film retrace l’histoire. La Parole Libérée, une association fondée en 2015 par des victimes d’un prêtre pédophile, de 1970 à 1991, dans une paroisse lyonnaise. Le père Preynat. La Parole Libérée soutient les victimes de Preynat. Plus largement, ses membres se disent animer par “la volonté farouche de ces enfants devenus des hommes, des pères de familles, des membres de la cité, de contribuer à faire passer la justice. Celle des Hommes mais aussi celle de l’Eglise.”. Il s’agit donc aussi de faire reconnaître et condamner les crimes d’un prêtre pédophile par l’Eglise catholique.

Dans le film, Ozon suit le cheminement de 3 victimes du père Preynat. Ils n’ont pas la même personnalité, pas le même parcours de vie, leurs blessures les marquent différemment. Mais tous s’émancipent et se font du bien pendant le film : la parole les libère.

J’ai noté aussi que tous les protagonistes sont entourés, aimés, soutenus par des proches. Comme pour montrer l’importance de cet amour pour pouvoir parler… et batailler. D’ailleurs Ozon souligne les violences sexuelles vécues par 2 des compagnes des victimes. Rappelant ainsi que les violences sont partout et touchent tous les enfants (et 80% des victimes sont des fillettes).

Le film change de rythme et d’intensité selon le personnage qui est mis en avant. Chaque personnalité, chaque histoire personnelle, vient servir la narration et sa montée en puissance.

D’abord il y a Alexandre. Il est très fort et serein. Tout en nuances et en détermination. Il forme un beau couple et une belle famille unie, qui se parle sans tabou. C’est beau à voir. Ils se serrent les coudes. Ensuite on découvre François. Il a aussi beaucoup de soutien de ses proches qui sont aimants. Il est brut, têtu et combatif. Il se bat pour ses filles. Et enfin Emmanuel. Qui est écorché. Il ne s’est jamais remis des violences subies. La parole libérée c’est son parcours de guérison. Avec sa mère (extraordinaire Balasko), qui le soutient dans la démarche. Ils grandissent, ils se mettent à respirer.

Pendant la séance, je pensais au poème de Victor Hugo : « ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent ». Je pensais à Paolo Freire, à la pédagogie des opprimés, à la théologie de la libération. Ce sont ces pratiques là que ces hommes ont mis en oeuvre pour fondé et animé cette association. Partir de son besoin / son oppression / sa blessure et en faire l’objet d’une lutte commune et émancipatrice… « La parole libérée » c’est aussi une magnifique démarche d’éducation populaire.

C’est d’autant plus fort que Preynat a fait de nombreuses victimes dans des groupes de jeunes, des lieux où l’on pourrait penser que se vit l’éducation populaire. Le groupe de Saint Luc n’avait de scout que le nom. Ca n’est pas dit dans le film (ca ne servirait pas le propos), mais pourtant qui connaît les colos et le scoutisme peut bien le voir dans les flashbacks sur l’enfance des victimes.

Ozon filme de manière esthétique, à la fois angoissante et touchante, un camp scout, comme une image d’Epinal. Tout y est beau, propre et rangé. Un camp comme on n’en voit jamais sauf peut-être dans souvenirs idéalisés. Il n’y a pas d’animateurs autre que Preynat, le prêtre. Dans le scoutisme, même catholique, les prêtres ne sont pas animateurs. Là le prêtre est le seul animateur. Jamais d’autres adultes ne sont évoqués dans le film. C’est très étrange et angoissant. Ca souligne l’ascendant de Preynat sur ses victimes et leurs familles. Un charisme qui frise le gourou.

Une scène terrible clôture le film. Un feu et des enfants assis autour qui chantent Chant de la Promesse. De la notre, de celle de nos jeunes, celle de nos ami-es… Et le prêtre debout circule comme pour choisir sa proie. Au début j’en ai voulu à Ozon du choix de ce chant, si signifiant pour nous. Pourquoi le souiller ainsi ? Pour que toujours nous nous souvenions que ça peut arriver chez nous. Pour que nous soyons vigilants, à l’écoute, aux aguets.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.