Harcèlement de rue, l’urbanisme ne suffit pas, mais c’est un outil

Selon une étude menée par Hollaback international, 84% des femmes françaises subissent du harcèlement sexiste dans l’espace public avant d’avoir 17 ans, le Haut Conseil à l’égalité femmes hommes rapporte que 100% des femmes qui fréquentent les transports en commun sont harcelées. Par ailleurs, en France, 1 femme sur 5 subit du harcèlement sexuel au travail et chaque jour 230 femmes sont violées, le plus souvent par un de leur proches. Ces chiffres qui donnent le tournis prouvent que le sexisme est partout, tout le temps. Il n’a pas de couleur de peau ou de portemonnaie, il s’insinue dans nos vies, des campagnes profondes à l’Assemblée nationale, en passant par les grandes villes. Et par le quartier la Chapelle Pajol à Paris, où les femmes témoignent de dégradations de leurs conditions de circulation dans l’espace public. Un problème connu depuis de longues années et que la mairie s’attèle à régler, en concertation avec les associations des  habitant-es. Par exemple, le conseil de quartier La Chapelle est le premier à Paris à mettre en place une marche exploratoire des femmes, et la mairie de Paris a pris des engagements qui vont dans le bon sens.

Depuis des années je lutte contre le harcèlement de rue, en tant que manifestation massive et profondément ancrée dans nos imaginaires du sexisme et de la domination masculine. Le combat que nous avons mené a permis que ce terme « harcèlement de rue » soit connu du plus grand nombre. La première fois que j’ai parlé de harcèlement de rue à une politicienne de droite, c’était en 2014 dans l’émission Ce soir ou jamais. La responsable « discriminations » de l’UMP de l’époque avait nié le terme de harcèlement et proposé de baisser la tête et de changer de trottoir si je n’étais pas contente !

Je trouve donc assez cocasse que Valérie Pécresse et la droite parisienne attende l’approche des élections législatives en juin prochain pour reprendre à leur compte le terme de harcèlement de rue à des fins électoralistes et pour stigmatiser une seule population, sans proposer de solution. De la part d’une famille politique qui baisse les subventions pour la lutte contre les violences et qui refuse de travailler avec les associations féministes, c’est assez cocasse. Il faut dire qu’une partie de la classe politique n’a qu’une solution à proposer pour lutter contre le harcèlement de rue, à savoir reconduire les migrants à la frontière. Scoop : ça ne marchera pas, parce que ce n’est pas la question ! Que les femmes soient les premières victimes de l’insécurité est un fait, des solutions existent, et l’aménagement urbain en fait partie.

Pour mettre fin au harcèlement de rue, il faut d’une part que les hommes arrêtent de harceler les femmes, et d’autre part que les femmes n’aient plus peur. C’est à dire que les conditions soient mises en place pour qu’elles se sentent en sécurité. En effet, les femmes vivent dans un sentiment d’insécurité plus fort, pour des raisons objectives (elles sont plus sujettes aux agressions que les hommes, c’est un fait), et subjectives (on leur inculque l’idée qu’elles doivent avoir peur). Pour être efficace dans la lutte pour un espace public partagé, on agit donc à la fois sur la source du problème, les harceleurs, et sur les victimes, en leur proposant un environnement qui insuffle un sentiment de sécurité assez puissant pour qu’elles occupent l’espace, relèvent la tête, se sentent assez fortes pour dire stop ou non. Pour atteindre ces 2 objectifs (empêcher les harceleurs de nuire et permettre aux femmes de se sentir en sécurité), nous avons plusieurs leviers à notre disposition et l’option « mettre les migrants dans des avions » n’en fait pas partie. En revanche, l’aménagement urbain en est une. Une parmi d’autres. Sur Twitter, cette proposition de repenser l’aménagement urbain est caricaturée depuis quelques jours. Pourtant, parmi d’autres solutions que les associations réclament depuis longtemps, il y a effectivement une réflexion sur l’aménagement urbain. Pourquoi et comment ?

La ville est pensée par et pour les hommes et cela la rend plus hostile aux femmes. La ville reflète du point de vue spatial des caractéristiques sociales, économiques et historiques particulières correspondant à la situation locale des femmes dans toute sa spécificité. Le géographe Yves Ribaud que la ville est inégalitaire et que cela nuit aux femmes. Il explique par exemple que les hommes sont bénéficiaires des 2 tiers de l’offre de loisirs urbains, que la gouvernance des villes est assurée à 86% par des maires hommes, mais aussi par une écrasante majorité d’hommes directeurs de l’urbanisme, directeur des services, élu aux grands travaux. Mais la ville est inégalitaire surtout par le sentiment d’insécurité que connaisse les femmes dans certains quartiers, sur certains trottoirs et partout dès la nuit tombée. « La pratique du vélo, la marche à pied, les transports en commun, bref tout ce qui est préconisé pour faire une ville douce, agréable, conviviale, continue de poser problème pour qui porte, pousse ou accompagne un enfant, ramène les courses de la famille à la maison, est habillée d’une jupe, marche avec des talons ou est rendue vulnérable par le grand âge. » précise-t-il.

Bien évidemment la première chose à faire pour réduire le harcèlement de rue est d’empêcher les hommes de harceler. Et l’urbanisme n’est pas le premier point sur lequel agir pour cela. Cependant plus il y a une forte proportion d’hommes par rapport aux femmes sur un territoire, plus on multiplie le risque de harcèlement. Or l’aménagement urbain tel qu’il est pensé dans la plupart de nos villes fait la part belle aux activités masculines et à la présence des hommes, quand les femmes ne font que traverser l’espace public. Dès lors, imaginer des solutions urbaines pour permettre une plus grande mixité de l’espace public, n’a rien d’aberrant. Plusieurs villes se sont déjà engagées dans de telles réflexions, comme à Rennes par exemple.

Mais repenser l’aménagement est avant tout une  manière d’agir sur le rapport que les femmes entretiennent aux espaces qu’elles traversent ou qu’elles occupent. Ou plutôt qu’elles aimeraient occuper, car, force est de constater que les femmes ne stagnent que très rarement dans la rue contrairement aux hommes. L’urbanisme n’est pas suffisant pour stopper le harcèlement de rue, mais c’est un outil qui permet aux femmes d’avoir moins peur, de se sentir plus forte et donc d’être en capacité de dire non. Or plus les femmes se sentent en sécurité, plus elles sont formées à répondre aux agressions, plus elles ont conscience que si elles ont besoin d’aide elles la trouveront, moins elles subissent le sexisme. Un levier d’action est donc d’avoir un espace public plus égalitaire, où les femmes se sentent plus à l’aise. Or avoir plus d’espace piétonnier, plus d’éclairage, moins de recoins permet aux femmes et aux personnes vulnérables d’appréhender la ville plus sereinement. Pourquoi s’en passer ?

Non il ne s’agit pas seulement d’agrandir les trottoirs. Mais alors, comment fait-on ? D’abord on peut s’appuyer sur les villes qui ont fait des progrès dans ce sens, comme Rennes ou Vienne en Autriche. Dans chaque ville on peut utiliser des outils statistiques, des enquêtes, des diagnostics urbains, ou, comme ce sera le cas bientôt à La Chapelle Pajol, des marches exploratoires de femmes. Ensuite on peut co-construire avec les habitants et les habitantes des projets urbains qui permettent à chacun-e de se sentir en sécurité dans l’espace urbain.

L’ONU ne s’y trompe pas en recommandant aux villes de penser les aménagements urbains en concertation avec les acteurs publics et notamment avec les associations de femmes. Elle préconise notamment

  • Accès facile en direction et en provenance de l’espace
  • Déplacement facile à l’intérieur de l’espace
  • Bon éclairage permettant de voir et d’être vu
  • Panneaux de signalisation faciles à lire
  • Passages dégagés bien entretenus où les usagers se voient facilement les uns les autres
  • Bonne visibilité de l’espace tout entier, sans recoins pouvant servir de cachette
  • Espace à usages multiples : détente, marche à pied, jeux, restauration, exercices physiques, etc., pour différents groupes d’usagers à différents moments de la journée
  • Installations saisonnières (offrant de l’ombre par temps chaud et protection du froid)
  • Équipements pour enfants et personnes âgées (dont les femmes sont souvent les gardiennes), ce qui, en milieu urbain, signifie trottoirs bas et larges pour les poussettes, fauteuils roulants et déambulateurs, et zones à vitesse réduite
  • Toilettes propres, sécuritaires, faciles d’accès avec endroits pour changer les couches

La mairie de Paris s’est engagée dans un travail important pour réduire les violences sexistes dans l’espace public. En attendant que les politiques publiques portent leurs fruits, les associaitons continuent leur travail de sensibilisation. Stop harcèlement de rue sera présent tout l’été dans différents quartiers de la capitale (et dans toute la France !), les associations sont reçues cette semaines par le Secrétariat d’état à l’égalité femmes hommes pour porter leurs revendications. Au niveau national, nous avons la possibilité d’élire en juin des députées féministes qui lutteront contre les violences sexistes avec tous les outils à leur disposition (donc l’urbanisme mais pas que).

Laisser un commentaire