Harcèlement… Pourquoi la campagne de la RATP est nulle mais c’est pas grave ?

La RATP a dévoilé une campagne de communication de grande ampleur contre le harcèlement dans les transports. Cette campagne est critiquée par plusieurs féministes sur les réseaux sociaux. Des critiques qui pour la plupart me semblent fondées. Et pourtant, l’existence même de cette campagne est une victoire. On ne boudera donc pas notre plaisir.

Pourquoi c’est une victoire ?

Il y a 3 ans, avec le collectif Stop harcèlement de rue, suite à mon coup de gueule sur ce blog sur la campagne contre les incivilités dans le métro menée par la RATP, nous avions détourné la campagne pour proposer une nouvelle affiche. La campagne initiale montrait un-e voyageur-euse à tête d’animal en train de commettre une incivilité et un message lui expliquait ce qu’il risquait. Il y avait la poule qui caquetait au téléphone, le phacochère qui prenait le wagon pour sa mangeoire, le troupeau d’éléphants qui bloquait le passage, etc. Il manquait au tableau le harceleur !

A cette époque on commençait à peine à parler du harcèlement dans les transports en commun, Osez le féminisme et Stop harcèlement de rue faisait des actions dans le métro depuis quelques mois seulement. Avec Stop harcèlement de rue nous avions décidé de bouger un peu la RATP et nous avions proposé une affiche avec un crocodile agresseur à qui on promettait 5 ans de prison, sur le même principe que les affiches de la campagne RATP. Ce détournement a si bien marché que des journalistes, des années plus tard, restent persuadés que c’était une des affiches de la campagne !

SHDR fake affiche RATP

Quelques jours après le Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes rendait un rapport affirmant que 100% des femmes sont harcelées dans les transports et préconisant des mesures de lutte. Quelques unes d’entre elles ont été mises en oeuvre grâce au plan national « N’attendons pas pour réagir », qui contenait notamment une campagne de communication s’adressant aux harceleurs, aux témoins et aux victimes, lancée en novembre 2015.

Depuis les initiatives du mouvement féministe contre le harcèlement dans l’espace public se multiplie. Plusieurs villes ont mené des campagnes. Mais la RATP et les transports franciliens, qui sont de loin ceux transportant le plus de voyageurs et voyageuses chaque jour n’avait encore rien fait. Le message entendu quelques semaines pendant la campagne des régionales en 2015 a vite été remplacé par des alertes au colis piégé et nous étions bredouilles.

C’est donc une excellente nouvelle de voir que le plus gros transporteur du pays prend ses responsabilités et met en oeuvre, presque 3 ans après, les recommandations du gouvernement en matière de lutte au sexisme sur son réseau. La campagne est déployée massivement dans des endroits variés. Alors, quand je l’ai vue ce matin gare Montparnasse je n’ai pu m’empêcher un sourire de satisfaction et une pensée pour les copines : la mobilisation paie !

Pourquoi la campagne est différente du détournement de Stop harcèlement de rue ?

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Comme notre détournement d’avril 2015, la campagne proposée met en scène des animaux. Mais contrairement à notre homme à tête de crocodile, les prédateurs sont ici représentés dans leur habitat sauvage et une voyageuse se tient au milieu, tenant une barre de métro, pas très rassurée sous le regard de ces loups, requins, et autres ours prêts à lui sauter dessus. La différence principale avec notre détournement réside dans le fait que la campagne ne s’adresse pas aux harceleurs mais aux témoins et, dans une moindre mesure, aux victimes. Là où nous disions aux auteurs de violence « Regarde toi espèce de gros crocodile dégueulasse ! Ce que tu fais est passible de prison donc tu as intérêt à arrêter tout de suite !! », la campagne actuelle dit aux témoins « Rendez-vous compte comme les femmes se sentent seule à la merci de prédateurs, si vous voyez une femme en danger appelez le 3117 ». Le problème c’est que le récepteur n’a aucune information pour détecter ce qu’est un harcèlement (parce que bon, on se doute bien qu’il n’y a pas de requin dans le métro). En fait il n’y a pas qu’un problème avec cette campagne…

Pourquoi cette campagne pose problème ?

D’abord, une campagne qui ne s’adresse pas du tout aux auteurs des violences, c’est un choix politique qui questionne. D’autant plus que le choix de mettre des animaux sauvages très impressionnants empêche quiconque de se sentir concerné comme auteur de violence. Un loup affamé ? Impossible que ce soit moi ou mon pote, il faut que ce soit un taré !

C’est ce qu’ont le plus dénoncer les critiques féministes sur cette campagne : encore une fois on fait croire à la population que les agresseurs ne sont pas parmi nous, et qu’ils obéissent à une pulsion animale incontrôlable. Ce qui est faux, la majorité des harceleurs du métro sont des monsieur tout le monde et ils peuvent très bien contrôler leurs pulsions.

En réalité ce n’est pas ce qui m’irrite le plus dans cette campagne. Je ne suis pas contente de ce résultat parce que je considère qu’elle ne sera pas efficace.

Les affiches proposent aux témoins et aux victimes des ressources pour mettre fin à un comportement sexiste ou à une violence, notamment en appelant le numéro d’urgence 3117. Quelle bonne idée de populariser ce numéro, de ne plus culpabiliser les victimes et témoins de violence par un simple « tout abus sera puni » à côté des numéros d’urgence. Cependant en regardant l’affiche, difficile au néophyte de savoir quand appeler, étant donné que le harcèlement dans les transports est loin d’être aussi impressionnant qu’une attaque de requins. Sur ce point la campagne « Stop ça suffit ! » du gouvernement, en novembre 2015, avait très bien joué en proposant une série de phrases qui montrait comment le harcèlement peut paraître anodin au premier abord.

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Dans les affiches présentées depuis 2 jours par la RATP au contraire, aucun témoin ne peut faire le lien entre ses images de prédateurs prêts à l’attaque et les scènes de harcèlement auxquelles il assistera, avec des agresseurs aux techniques rodées et souvent très discrètes dans un premier temps. L’agresseur du métro n’est pas un loup ou un ours, si on doit le comparer à un animal, ce serait plutôt un félin : quand on découvre que le bruit dans les feuillages auquel on ne faisait pas attention est un danger, c’est qu’il est trop tard.

Pourquoi ce n’est pas si grave finalement ?

C’est très décevant une campagne qui tombe complètement à côté comme ça. Après toute cette attente et cet espoir que nous avions dans l’application des recommandations du plan gouvernemental. Je pense à toute cette énergie et cet argent déployé pour un résultat si petit. Comme si les communicants s’étaient concentrés sur un seul aspect : montrer l’isolement de la victime. La belle affaire ! Les victimes sont déjà au courant, inutile de leur rappeler. Il eût mieux valu soit s’adresser aux agresseurs soit donner de vrais moyens aux témoins pour réagir.

Et pourtant ce n’est pas si grave. L’important était que cette campagne sorte enfin. Qu’il y ai une première fois, pour que ces initiatives deviennent normales et régulières. A partir de là, il y aura de bonnes et de moins bonnes campagnes. Nous aurons tout le loisir de les commenter année après année. Nous avons gagné le principal : harceler ce n’est plus normal.

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