Harcèlement sexuel dans la gendarmerie : la fin de la loi du silence ?

Le 12 avril, le tribunal correctionnel de Paris a condamné 2 officiers de la gendarmerie, coupables de harcèlement sexuel sur une collègue, à des peines jamais égalées, qui montrent la volonté des pouvoirs publics de mettre un terme à l’impunité qui règne dans la Grande Muette. Ces pratiques sexistes et le management pervers sont dénoncés depuis des années sans qu’il n’y ai eu, jusqu’ici, de réelles sanctions, à part contre ceux qui avaient osé dénoncer des faits. Le chemin sera encore long tant le sexisme semble inscrit dans l’ADN de l’armée et de la gendarmerie, où l’on ne dénonce pas son frère d’arme. Cependant, cette condamnation est une victoire et devrait faire date. D’ores et déjà, la gendarmerie annonce la facilitation des signalements et des programmes de prévention.

Une victoire : des peines exemplaires

Les faits ont eu lieu entre 2012 et 2013 et choquent par leur violence, bien qu’il y ai fort à parier qu’il ne s’agisse pas d’un cas isolé. Pendant les 12 mois qu’a duré son calvaire, la victime a perdu ses cheveux, développé un eczéma, souffert d’insomnies et subi un traumatisme dont elle gardera des séquelles. Chaque jour, la gendarme était confrontée à un harcèlement sexuel particulièrement violent : des gestes obscènes, des insultes à caractères sexuels, des gémissements explicites et des tentatives d’agression sexuelle. Dans une voiture aux sièges tachés de sperme, on lui demande un “plan a trois”, on essaie de l’embrasser, on fait des gestes obscènes avec une matraque. À cela s’ajoutent les clichés racistes sur la créolité « Les Réunionnaises sont chaudes du cul, elles sont bonnes, elles aiment le cul. » ou « Je te niquerais bien, parce que vous, les Noires, il paraît que c’est rose à l’intérieur ».

L’adjudant Julien G a été condamné à huit mois avec sursis, et 2 500 euros de dommages et intérêts, mais sans interdiction d’exercer. Le maréchal des logis Ludovic F., 37 ans, a lui, été condamné à six mois de prison avec sursis et 1 500 euros de dommages et intérêts. Il fait aussi l’objet d’une interdiction définitive d’exercer, comme le demandait la procureure, qui a rappelé son “habitude ancienne” de tenir des propos “particulièrement grossiers” aux femmes.

Pour l’avocate de la victime (et on ne peut qu’être d’accord), « Aujourd’hui dans la Grande Muette, le silence est terminé, la parole est libérée ! ». Ce jugement constitue un point d’appui important pour changer les pratiques de la gendarmerie.

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Un management pervers 

En réalité il y a des témoignages et des dénonciations depuis des années ! Le harcèlement dans la gendarmerie n’est pas un phénomène nouveau, c’est même un système de fonctionnement. Mais on a si vite fait d’enterrer les sujets qui fâchent, que chaque affaire est présentée comme une première, où l’on salue « la parole enfin libérée ». Et tout est à recommencer la fois d’après. Qu’aujourd’hui les auteurs écopent de lourdes condamnations est une victoire qui servira d’exemple. On ne pourra pas enterrer cette affaire. Cela doit permettre de mettre fin à une situation délétère où le harcèlement est parfois une méthode de management encouragée par la hiérarchie.

En 2010, Renaud-Marie de Brassac, membre de lAssociation de défense des droits des militaires (Adefromil), publiait dans Rue 89   une tribune consacrée au harcèlement des femmes dans la gendarmerie. Elle relate 4 témoignages à faire froid dans le dos. La plupart des militaires de la gendarmerie qui contactent l’Adefromil  pour se plaindre de faits de harcèlement de la part de leur hiérarchie sont des femmes. « La fréquence et la permanence de ces plaintes reflètent un mode de management pervers. », note l’auteur. Cela induit un climat délétère qui engendre des drames humains : “La gendarmerie est ainsi la seule institution, avec la légion étrangère, dans laquelle des militaires se sont entretués, puis suicidés en juillet 2007 à Malakoff, et à Château-Gontier en septembre 2008.”

Renaud-Marie de Brassac pense qu’il y a 3 facteurs favorisant le harcèlement dans l’armée :

  • Le culte du travail bien fait est poussé à son comble et  permet l’émergence de « bourreaux pervers à la petite semaine »
  • L’armée ne respecte pas la loi du 13 juillet 1983 portant sur droits et obligations des fonctionnaires : le code de la défense ne mentionne pas le harcèlement (moral ou sexuel) dans les articles portant sur le statut général des militaires. Il n’y a donc pas de garde-fous juridiques internes.
  • Enfin, le système de titularisation dans la gendarmerie est un processus long, après six ans de service on procède à « l’admission de carrière », le groupe peut donc tenter, par tous les moyens, d’empêcher ceux et celles dont il ne veut pas de demander ou d’obtenir cette admission.

On peut ajouter que la loi du silence est un mode de fonctionnement dans la Grande Muette. Julia Pascual, l’auteure de La Guerre invisible : révélations sur les violences sexuelles dans l’armée française estimait dans l’Humanité du 2 février 2016 qu’« on pourrait faire l’analogie avec un cas d’inceste : on ne jette pas l’opprobre sur cette grande famille qu’est l’armée. Ceux qui mettent à mal la cohésion du groupe sont stigmatisés, les victimes deviennent des brebis galeuses. ». Résultat : « Les femmes qui vont au bout de leur démarche finissent par quitter l’armée. Au terme d’un long congé maladie, elles sont réformées pour inaptitude. C’est la double peine : elles sont ostracisées parce qu’elles ont osé dénoncer. »

Seeade Besbiss

Seeade Besbiss

Il aura fallu quelques affaires médiatisées pour que la gendarmerie réagisse largement. En plus de la condamnation qui nous occupe et de cette tribune de 2010, on pense à l’histoire consternante de Seaade Besbiss. En 2014, elle était une égérie de l’institution dans une campagne d’affichage du ministère de l’Intérieur pour  montrer la (soit-disant) égalité hommes-femmes dans la gendarmerie. Comble, cette gendarme volontaire raconte qu’entre janvier 2013 et mai 2014, elle a été victime de harcèlement et d’un blocage dans son avancement par un supérieur auquel elle aurait refusé des avances. Lors d’une patrouille nocturne il aurait évoqué “son désir d’avoir des relations sexuelles d’un soir avec un officier”. La jeune femme rapporte même que ce lieutenant se serait introduit chez elle alors qu’elle se reposait dans sont lit à moitié nue. L’enquête interne n’a pointé qu’une « maladresse » du supérieur et surtout une propension de la victime à l’affabulation. Tout le monde sait que les femmes ont beaucoup d’imagination et sont enclines à la paranoïa. Tous les témoignages que j’ai lus montrent une minimisation, voire une complicité de la hiérarchie, parfois jusque dans de hautes sphères. Le jugement du 12 avril peut permettre de lever l’impunité.

Ainsi, la porte-parole de la gendarmerie, Karine Lejeune, rappelle que depuis 2014 une action est menée et que l’administration affiche une « tolérance zéro ». Les signalements à l’IGGN ont été simplifiés et des outils de sensibilisation sont en cours d’élaboration. Il faut espérer que les dernières condamnations et cette campagne de prévention donneront aux victimes le courage de dénoncer les auteurs. Et surtout aux officiers de ne rien laisser passer. Car combien de cas sont encore dissimulés entre le silence des victimes et la complaisance de la hiérarchie ? S’il faut atteindre le niveau de violence perpétrée par les deux gendarmes condamnés le 12 avril, s’il faut être une ancienne égérie de la gendarmerie pour que les affaires « sortent », je n’ose imaginer le nombre de femmes harcelées quotidiennement et je peine à visualiser l’ambiance dans une gendarmerie.

Il faut frapper plus fort

La réaction des deux officiers condamnés le 12 avril a de quoi laisser pantois. Ils ont seulement reconnu avoir eu des échanges de « mauvais goût », des « dérapages » « sans intention de nuire ». Comme si leurs intentions étaient à prendre en compte ! Faut-il encore rappeler que ce qui compte n’est pas l’intention de l’agresseur mais les effets sur la victime ? L’avocat de l’adjudant fait remarquer : « certains propos doivent être remis dans leur contexte, celui d’une brigade de milieu rural, qui n’est pas la Sorbonne ! ». Il n’y aurait donc que les étudiantes des quartiers chics qui auraient le droit d’être respectées ? Dans une gendarmerie, parler en public du vagin de sa collègue qu’on aimerait bien fourrer, c’est une petite remarque sympathique pour mettre l’ambiance entre deux interventions.

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Moins “féminines” on vous dit !

Cette ambiance phallique semble si bien instaurée, que l’avocate du maréchal des logis a réagi sur France Inter en affirmant qu’il y a dans la gendarmerie « un “apprentissage à faire des deux côtés”, hommes et femmes ! Ce procès a selon elle, montré aussi que les femmes gendarmes doivent  “s’abstenir de faire référence à leur féminité” au travail ». Bref, la gendarmerie est le domaine des hommes, mesdames comportez vous comme des bonhommes ou assumez d’assouvir les bas instincts de vos collègues…

L’égalité n’est pas tout près. Surtout quand on apprend que la question que se posent les femmes pour dénoncer ces comportements reste « Comment contourner les chefs ? ». L’avocate de la victime dénonce : « Les auteurs ont pu nuire aussi longtemps parce qu’il y avait une certaine complaisance de la hiérarchie directe ». Dans le long chemin judiciaire pour faire valoir les droits de sa cliente, une plainte à l’encontre de la hiérarchie pour non assistance à personne en danger a été déposée et classée sans suite. Le capitaine de la gendarmerie en cause et son adjoint ont informé le personnel de l’enquête en cours et ont fait pression sur certains collègues. Comme la citation directe des militaires n’est pas autorisée ils n’ont pas pu répondre à la barre de ces agissements qui allaient à l’encontre des ordres reçus.

Pour mettre fin à cette complaisance de la hiérarchie le plus urgent est de prendre systématiquement des sanctions envers les officiers qui ne dénonceraient pas les faits dont ils sont témoins. Cette condamnation est une première victoire qui doit ouvrir le chemin à une refonte du système de management de la Grande Muette.

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