La technologie à la rescousse des agressions sexistes : bonne ou mauvaise idée ?

Depuis qu’en France le harcèlement de rue est devenu un sujet de société, on voit se développer de plus en plus d’applications (en projet ou non) censées réduire les agressions. Par exemple, à Stop harcèlement de rue, nous recevons environ un mail par semaine proposant une appli remède. Outre qu’elles ne seront efficaces que si elles sont téléchargées massivement, ces protections électroniques ne sont pas nécessairement de bonnes idées. Il existe pourtant des outils numériques qui permettent la mobilisation et l’empouvoirement des femmes. J’ai remarqué deux applications en projet qui apporteront à la lutte contre le harcèlement de rue.

Les fausses bonnes idées

La première à avoir pointé son nez en France c’est Gaspard. A la base une super idée, qui permet de s’entraider. On a un petit boîtier et en cas de danger on appuie dessus, l’appli envoie alors un SMS (payant) ou une alerte directe à ses contacts, choisis préalablement. Les proches reçoivent le trajet à effectuer pour se porter à la rescousse. Donc, à supposer qu’il n’y ai pas pépin technique, à quelles conditions cela éviterait une agression ?

  • Avoir son boîtier à portée de main
  • Avoir la géolocalisation enclenchée
  • Avoir des contacts qui ont aussi la géolocalisation enclenchée
  • Avoir des contacts qui ne sont pas loin (c’est-à-dire à moins de 30 secondes, étant donné le temps que dure une agression)

Mais surtout, surtout, cela nécessite que la victime

  • Connaisse ses limites
  • Comprenne qu’elles sont dépassées
  • Evalue le danger
  • Ne soit pas en situation de sidération
  • Trouve le boîtier
  • Attende ses proches

Donc, le temps qu’ils arrivent, elle a plutôt intérêt à fuir ou à se défendre ! A priori, si une femme est capable d’un tel sang froid, c’est qu’elle a déjà travaillé sur elle-même, sur ses représentations et ses peurs, sur sa capacité à poser ses limites. Il y a donc de fortes chances qu’elle puisse désamorcer la situation. Parce qu’une fois le premier coup porté, tous les boutons du monde n’aideront en rien.

Si un telle application (téléchargée 100 fois pour le moment) se développait, on imagine les potentielles réactions culpabilisantes                                                                      « – Mais pourquoi ne nous as-tu pas appelés ?                                                                       – Hum… Parce que je n’ai pas pu ? Parce que tu étais trop loin pour faire quoique ce soit ? Parce que je n’y ai même pas pensé tellement j’étais terrorisée ? etc »

jean-pink-rawPlus fondamentalement : voulons-nous d’une société où les femmes se promènent avec un boîtier d’alerte ? Je préfère un monde où les hommes n’agressent pas, et, puisque ce n’est pas demain la veille, où les femmes savent dire non et se défendre émotionnellement, verbalement, voire physiquement. Pour cela, j’admets que, parfois, un gadget peut nous aider à nous sentir mieux au quotidien, même s’il n’est pas très utile finalement.

Une application américaine, bientôt disponible en France, opportunément nommée Lifeline (ligne de vie), histoire de faire croire aux femmes qu’elles sont en danger de mort dans la rue, propose d’alerter la police en cas d’agression. Si nos policiers étaient assez nombreux et formés, cette idée pourrait être bonne. Pas nécessairement pour défendre la victime, mais pour coffrer l’agresseur rapidement. Sauf que, pour déclencher l’alerte, il faut appuyer son pouce sur l’écran pendant quelques secondes puis le faire glisser vers le haut. Selon les développeurs c’est très simple. Dans une situation de danger j’en doute. Ah j’oubliais un détail : ce service coûte la modique somme de 5$ par mois. Ou comment surfer sur les peurs pour se faire de l’argent.

Les bonnes idées

Est-ce à dire que la technologie ne peut rien contre le harcèlement de rue ? Bien sûr que non, si elle est utilisée à bon escient. Il y a deux leviers que peuvent utiliser les femmes pour réduire le harcèlement de rue :

  • L’action collective pour développer les solidarités, faire bouger les pouvoirs publics et avoir un impact sur les pratiques sociales (j’en parle ici).
  • L’appropriation de l’espace public : apprendre à connaître et poser nos limites, travailler sur nos peurs et nos représentations pour être plus sereines voire en capacité de nous défendre. Pour ne plus culpabiliser aussi. C’est un long travail de prise de conscience individuelle et collective fait de tâtonnements.

Pour cela, les sites où l’on peut raconter nos histoires sont indispensables : Hollaback, Paye ta schneck, ou le Projet crocodile, par exemple. Le développement des réseaux sociaux permet des mobilisations collectives, Stop harcèlement de rue est d’ailleurs né d’une volonté de lier militantisme 2.0 et action sur le terrain. L’application Callisto permet de s’entraider dans le parcours de la combattante qu’est « l’après agression ».

Deux projets français d’application doivent retenir notre attention, car ils auront, je l’espère, des répercussions positives. Deux projets, dont je tairais encore les noms, développés par des femmes engagées.

Une application qui va dans le sens du développement des solidarités est en construction par une développeuse. On pourra y voir, avant de partir, les personnes qui rentrent à peu près au même endroit que  soi, si on ne veut pas faire le trajet seule. La différence avec des applications comme Gaspard ? La démarche a lieu avant le départ, sur un choix de la personne, et développe des comportements de solidarité. C’est donc de la prévention en amont, on n’attend pas que l’interaction ait eu lieu pour se protéger. Et bien sûr, le but peut être d’apprendre à s’en passer, si on en a envie.

Rosa, une association féministe a pour projet une application de cartographie du harcèlement sexiste. Un point positif est qu’elle disposera d’un budget conséquent, et c’est indispensable pour que les applications soient utilisées sur le long terme. Les victimes de violences ou de harcèlement pourront localiser le lieu de leurs agressions, elles y verront aussi les lieux partenaires où elles peuvent trouver du secours. Pour combattre un ennemi, il faut le connaître. Or il n’existe pas d’étude française de grande ampleur sur le harcèlement de rue. Les données récoltées par cette application seront donc un premier matériel indispensable. Comme Airparif qui, en mesurant la qualité de l’air à Paris, avait permis l’action des pouvoirs publics, cette application aura certainement des répercussions positives. L’association égyptienne HarassMap s’est déjà servie de ce moyen pour améliorer la situation des femmes dans l’espace public.

harassmap

Le site HarassMap qui recense le harcèlement sexiste en Egypte

Oui, la technologie peut aider la lutte contre le harcèlement de rue. Cependant la multiplication d’applications, peu utilisées au final, n’est pas spécialement utile. Surtout, les projets d’appli doivent être réfléchis et cohérents, pour ne pas reproduire les peurs et au contraire développer l’autonomie et la connaissance.

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