L’intervention féministe, une pratique québécoise inspirante

Mon travail au regroupement des centres de femmes du Québec, m’a permis d’apprendre, entre autres magnifiques pratiques et savoirs féministes, l’intervention féministe. Depuis les années 1970 les actrices du mouvement des femmes en Amérique du Nord mettent en oeuvre des pratiques alternatives d’intervention dans les domaines des relations de soins et des relations d’aide. Le terme intervention féministe regroupe donc un vaste champ de pratiques et d’horizons théoriques en matière d’intervention auprès des femmes. Dans notre pays qui a tant de difficulté à penser la différence et à ancrer le féminisme dans les pratiques quotidiennes, nous gagnerions à nous inspirer de cette méthode d’intervention sociale.

Une alternative au sexisme en thérapie et en accompagnement social

L’intervention féministe apparaît dans les années 1970 aux États-Unis. Des chercheuses et thérapeutes américaines profitent du mouvement anti-psychiatrie apparu en occident dès les années 1960 et constatent l’échec des thérapies traditionnelles pour de nombreuses femmes. Elles dénoncent le sexisme sur lequel sont fondées la majorité des approches thérapeutiques existant à l’époque. Elles écrivent alors les premiers textes sur les « thérapies féministes » (feminist therapy), précurseurs des théories de l’intervention féministe. Elles vont plus loin en contestant les approches traditionnelles de la psychologie qui pose, bien trop vite à leurs goûts, des diagnostics et qui parlent de la souffrance des femmes en terme de pathologies ou de problèmes psychiques plutôt que de mettre en avant l’impact des structures sociales et du patriarcat sur leur estime d’elle-même. Si les femmes souffrent il faut chercher la cause – et la solution – dans leurs conditions de vie et leur oppression. C’est une époque où la remise en cause de l’ordre social et du patriarcat traverse toutes les sphères la société. Ainsi se développe une nouvelle grille d’analyse, féministe, des problèmes psycho-sociaux que rencontrent les femmes et des façons d’y répondre.

Au Québec, c’est vers la fin des années 1970 qu’apparaissent les premières percées l’intervention féministe. Elle se développe dans les groupes de femmes qui ont pris conscience de leur propre situation de femmes et qui ont chaussé leur lunettes féministes. L’intervention féministe dépasse alors le champ de la psychiatrie et de la thérapie pour englober d’autres pratiques de relation d’aide et de solidarités. Cela permet d’élargir l’approche mais aussi de rompre avec une lecture pathologisante des problèmes des femmes. Le terme « thérapie féministe » suggère que les femmes sont malades et ont besoin d’un traitement, tandis que l’intervention féministe part justement du constat que les problèmes rencontrés par les femmes ne sont pas dû à leur santé mentale mais à l’oppression dont elles sont victimes et qui rend leur conditions de vie plus difficiles.

La parution de plusieurs publications et productions vidéo au Québec à la fin des années 1970 marque le début des réflexions et pratiques d’intervention féministe au Québec. L’ouvrage Va te faire soigner, t’es malade de Louise Guyon, Roxane Simard et Louise Nadeau fera date en 1981, puis en 1983, L’intervention féministe, alternative au sexisme en thérapie. En avril 1986 un colloque sur l’intervention féministe s’est tenu à Rouyn-Noranda, une ville minière de l’ouest du Québec, est un moment fort des premiers pas de l’intervention féministe au Québec.

Un dialogue entre expérimentation dans les groupes de femmes et recherche

Ces recherches et réflexions théoriques sont favorisés par l’émergence de groupes de femmes au Québec dans les années 1970. En effet, dans la belle province, le mouvement des femmes s’est doté d’outils d’intervention auprès de la population en créant un maillage d’associations sur tout le territoire. A mesure que les maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence, les centres de femmes, les centres d’aide et de lutte contre les agressions sexuelles sont créés par les femmes et pour les femmes dans les régions du Québec, des besoins font leur apparition. Pour s’outiller, le mouvement des femmes développe sa propre expertise et ses ressources. Les lieux d’accueil de femmes sont donc à la fois les premiers lieux à avoir pensé l’intervention féministe au Québec mais aussi ceux où elle fut et où elle est encore expérimentée.

Parallèlement, dans les universités québécoises, des groupes de recherches féministes se structurent. L’Institut de recherche et d’études féministes ouvre en 1976 à l’université du Québec à Montréal (UQAM), l’Institut Simone de Beauvoir en 1978 à Concordia (Montréal), le Groupe de recherche multidisciplinaire féministe en 1983 à l’Université Laval (ville de Québec). L’intervention féministe dépasse la simple expérimentation pour devenir aussi un objet d’études. Ainsi, l’intervention féministe, objet d’échanges entre les universitaires et les groupes de femmes, présente l’avantage d’être au carrefour du discours et des pratiques.

Formation à l'intervention féministe au centre de femmes de Verdun, à Montréal, juin 2017
Formation à l’intervention féministe au centre de femmes de Verdun, à Montréal, juin 2017

L’intervention féministe bénéficie donc d’un aller-retour entre modélisation et expérimentation. Au départ les groupes de femmes font le constat des difficultés des femmes, des conséquences néfastes de leurs conditions de vie sur leur santé et leurs rapports sociaux. Violences conjugales, agressions sexuelles, santé physique et psychologique, pauvreté, immigration, exil, etc, les groupes de femmes analysent ces situations à l’aune d’une approche féministe qui met en relief la dimension structurelle et politique de ces problématiques. Ils en dégagent un « modèle de pratique alternatif  apte à élaborer de nouveaux savoirs, de nouvelles approches basées sur le respect et l’écoute des expériences vécues par les femmes, et surtout en rupture avec les discours empreints de préjugés sexistes, racistes, homophobes », validistes, classistes, etc, qui traversent traditionnellement le champ de l’intervention psychosociale.

Vers l’intersectionnalité

Les premières féministes qui ont pratiqué puis théorisé l’intervention féministe aux États-Unis étaient de culture occidentale et membres de la classe moyenne. Assez rapidement, elles seront critiquées par des féministes et des groupes de femmes afro-américaines, hispano-américaines et autochtones qui leur ont reproché de ne pas prendre en compte dans leur analyse l’hétérogénéité des rapports sociaux, les effets du colonialisme, et les oppressions multiples vécues par les femmes issues de divers milieux, horizons, cultures, origines, etc. « Elles seront accusées de focaliser l’analyse féministe uniquement sur les rapports de sexe et le patriarcat au détriment des autres formes de hiérarchisations sociales liées au racisme, au colonialisme, aux inégalités de classe, à l’hétérosexisme, etc » (Corbeil et Marchand, 2006).

L’intervention féministe est un secteur du mouvement des femmes où ces critiques furent entendues et permirent une ouverture aux préoccupations des femmes d’origine diverses. Les intervenantes dans les groupes de femmes étaient confrontées chaque jour aux difficultés de femmes de milieux populaires, parfois migrantes, et ont donc eu de la facilité à prendre en compte des vécus différents et des oppressions multiples. Les dernières études montrent que l’intervention féministe au Québec, globalement, adopte une approche qui prend en compte les différents systèmes d’oppressions que subissent les femmes, que cette approche soit appelée intersectionnelle, inclusive, ou que d’autres termes soient utilisés, la prise en compte de tous les vécus des femmes est un élément fondamental de l’intervention féministe telle qu’elle est pratiquée au Québec actuellement. Bien que cela n’aille pas sans heurts et sans débats, la route est longue et se chemine souvent plus lentement qu’on ne le voudrait.

D’une manière générale, alors que le mouvement des femmes est traversé de multiples courants de pensées aux débats parfois houleux, les féministes qui pratiquent l’intervention féministe font preuve d’un bon consensus. Certainement parce qu’elles sont confrontés aux problèmes des femmes au quotidien et règlent donc nombre de débats théoriques par des décisions pragmatiques pour régler des situations où les dominations se croisent.

IMG_20180331_150330
Réponse d’Odile, ancienne intervenante féministe et co coordonnatrice de L’R, à la campagne “A quoi ça sert un centre de femmes ?” d’octobre 2017

Quelques éléments théoriques

Christine Corbeil et Isabelle Marchand, chercheuses francophones spécialistes théoriciennes de l’intervention féministe rappelle dans le dernier ouvrage qu’elles ont dirigé, L’intervention féministe d’hier à aujourd’hui, portrait d’une pratique sociale diversifiée, qu’il existe à ce jour très peu d’écrits francophones qui rendent compte de la vitalité et de la richesse des pratiques d’intervention féministe depuis presque 4 décennies désormais. Pour tenter de pallier à ce manque, elles ont mené une recherche de 2004 à 2009 qui a permis un état des lieux des pratiques en cours dans les groupes de femmes qui se réclament de l’intervention féministe. Ce travail de récolte d’une transmission largement orale a permis de mettre à jour quels étaient les fondements et les objectifs poursuivis par l’intervention féministe au début des années 2010. Il s’agit du dernier travail d’ampleur réalisé dans les groupes de faire pour établir un état des lieux de l’intervention féministe.

Les auteurs énoncent trois fondements à l’intervention féministe desquels découlent une série d’objectifs et de stratégies à mettre en oeuvre par les intervenantes.

L’analyse socio-politique

Le premier fondement est l’analyse socio-politique. L’intervenante féministe analyse les situations auxquelles elle est confrontée à l’aune du célèbre adage des féministes des années 1970 « Le privé est politique ». Il s’agit de comprendre les difficultés rencontrées par les femmes non pas comme des catastrophes ou des fatalités, non pas comme le résultat d’un processus dû à une supposée nature des femmes mais comme le résultat de structures sociales opprimantes.

L’intervention féministe conteste tout ce qui met femmes et hommes dans des cases, promouvant ainsi un double standard qui soumet les personnes réfractaires à ces modèles stéréotypés à des jugements dépréciatifs.

L’intervention féministe “s’oppose à l’idée de complémentarité entre les sexes, laquelle contribue trop souvent à maintenir les femmes et les hommes dans des rôles sociaux asymétriques, normatifs et limitatifs quant à l’expression de leurs potentialités.”

Une perspective intersectionnelle

Dès les premiers pas de l’intervention féministe, des groupes de femmes ont interpellé les féministes qui la pratiquait pour qu’elles reconnaissent que, pour de nombreuses femmes, les oppressions se croisaient, et qu’elles subissaient les effets du sexisme certes, mais aussi du classisme, du racisme, des LGBTphobies, etc. Cela a permis à l’intervention féministe d’affiner ses critiques des thérapies et des méthodes traditionnelles de prise en charge des difficultés sociales. Si le sexisme y est présent, d’autres oppressions y ont cours, comme l’homophobie, le colonialisme, le racisme ou le classisme. L’intervention féministe veut contrer les visions homogénéïsantes des groupes minoritaires afin de créer des systèmes de solidarité intégrant toutes les femmes dans leurs diversités. Depuis une dizaine d’années les groupes de femmes pratiquant l’intervention féministe au Québec intègre de plus en plus les apports de l’analyse intersectionnelle à leur pratique car elle permet de penser les effets conjoints des systèmes d’oppression et leurs effets sur les femmes qui recherchent de l’aide.

Une approche globale de la personne

L’intervention féministe prend en considération les dimensions cognitive, émotionnelle, physique et matérielle de la personne dans le processus d’intervention.

Au Québec l’intervention féministe est pratiquée dans de nombreuses structures qui accueillent des femmes et qui ont été créées par des féministes. Elle est au coeur de la démarche des centres de femmes, ces espaces qui ressemblent à des maisons de quartier mais en version féministes, elle est pratiquée dans les maisons d’hébergement pour femmes victimes de violences, qui sont des lieux de vie associatifs et féministes partout au Québec, la plupart des CALACS (centres d’aide et de lutte aux agressions à caractère sexuel) ont une approche féministe et utilisent donc l’intervention féministe auprès de leur public. Ces structures se sont dotées de formations internes ou ont créé des organismes de formation qui permettent de former des intervenantes féministes et de renouveler les réflexions sur l’intervention féministe à l’aune de nouveaux enjeux. Ce billet de blog est d’ailleurs tiré d’un texte que j’ai écrit pour la formation des travailleuses des centres de femmes du Québec. En France, nous possédons moins d’organismes féministes qui accueillent des femmes en non mixité pour apporter une aide directe et développer des solidarités (nous gagnerons d’ailleurs à changer cela), cependant l’intervention féministe peut apporter à tous les travailleurs et travailleuses associatifs, sociaux, en éducation populaire, etc. Toutes les personnes qui travaillent auprès de publics en difficulté, dont de nombreuses femmes, gagneraient à chausser des lunettes féministes pour aborder les problèmes rencontrés.

Laisser un commentaire