Mon université tombe en ruines !

L'entrée de l'université Paris 8 à Saint-Denis, vue de la sortie du métro

L’entrée de l’université Paris 8 à Saint-Denis, vue de la sortie du métro

C’est parti d’un simple tweet. Je suivais le hashtag QAG, sachant que les questions au gouvernement porteraient, entre autres, sur le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche, quand tout à coup apparut :

Du vécu ! J’ai suivi (subi) deux semestres de cours sans chauffage en plein hiver, dans l’amphi B de Paris 8 à Saint-Denis. Quand la température ne dépasse pas 12° dans une salle, il est impossible d’y suivre un cours dans des conditions adaptées à l’apprentissage.

Alors, j’ai décidé de prendre des photos, de regarder la carcasse de mon université. Et plus uniquement les histoires de recrutements, de nombre de chercheurs et de crédits. Un retour au terre-à-terre, au pratico-pratique, histoire de se rendre compte de l’étendue du désastre.

Depuis quelques mois une colère sourde s’est emparé d’une partie du monde de la recherche, gangrené par la précarité. Le 17 octobre, Sciences en marche a réuni plus de 10000 personnes à Paris (revue de presse ici), et le 4 novembre plusieurs centaines de chercheurs manifestaient à l’appel de l’intersyndicale (à Paris et à Strasbourg). Une manifestation est prévue le 11 décembre prochain. Les enseignants et chercheurs proposent une augmentation du budget de l’enseignement supérieur et de la recherche, notamment des budgets de fonctionnement, la mise en place d’un plan décennal d’emploi scientifique, une réflexion sur la valorisation des docteurs et surtout des modalités d’encadrement du crédit impôt recherche (CIR) qui bénéficie actuellement plus à Total et Areva qu’à la recherche nationale.

Tout ceci peut paraître obscur au non initié, mais les conséquences de la politique des gouvernements de droite et de gauche quant à l’enseignement supérieur et la recherche sont aussi très visibles. De plus en plus d’universités sont en déficit, voire au bord de la faillite et… c’est l’université qui tombe en ruine, au sens propre. A Paris 8, les images parlent d’elles-mêmes.

Du métro à la salle de cours, itinéraire ordinaire à Paris 8

Plan des bâtiments de Paris 8

Plan des bâtiments de Paris 8

L’université Paris 8 s’est installé à Saint-Denis en 1980, à l’époque il n’y avait que le bâtiment A (en bleu,) sur le campus Nord. Il a vite fallu agrandir les locaux, on a construit de part et d’autre de la route nationale, sans cohérence architecturale globale. J’aime beaucoup le bâtiment tout rond au fond (en orange), c’est pratique pour donner des cours un bâtiment circulaire ! Cette organisation spatiale de guingois pourrait avoir son charme, j’aime savoir que dans ma fac il y a une épicerie à l’entrée, un boui boui perdu sous un porche (entre le bâtiment mauve et celui vieux-rose) et un food truck devant le métro. Les étudiants en art ont de véritables salles de projection et un bâtiment spécial pour l’art plastique, avec de grands lavabos bouchés, plein de peinture. Mais il faut avouer que le charme passe vite, car pour le reste, on passe sans arrêt du dedans au dehors, d’un côté de la nationale à l’autre, d’un bâtiment vieux et mal chauffé à un autre plus récent et surchauffé, on met 20 minutes pour aller dans certaines salles, quand on ne se perd pas en route.

Hier, à 18H, je suis allée du métro au bâtiment A, 4ème étage de l’aile droite en prenant quelques photos, sans chercher la petite bête. A la sortie du terminus de la légendaire ligne 13, je découvre mon université, les étudiants qui sortent, quelques rares qui entrent pour les derniers cours, la bibliothèque allumée qui scintille au-dessus de la nationale et l’entrée, basse et sombre, où quelques militants continuent de distribuer des tracts en soutien à Rémi Fraisse.

Une des 4 affiches qui marquent l'entrée de l'université.

Une des 4 affiches qui marquent l’entrée de l’université.

21 974 étudiants, un rayonnement international, un esprit de démocratisation du savoir et une effervescence intellectuelle, et l’entrée de Paris 8 est un petit porche bas de plafond, gris et poussiéreux, glissant les jours de pluie, et dont les portes à battants fonctionnent mal. Bienvenue dans « l’université monde » !

Pour rejoindre le bâtiment A je bifurque directement sur la gauche dans le hall ouvert aux vents. A Paris 8, il faut un peu de temps pour découvrir qu’il y a des toilettes. Une fois que les étudiants les dénichent, ils déchantent vite et cherchent les toilettes propres. S’ils tombent dessus, ils en conservent précieusement le secret. Ceux sous les escaliers à l’entrée ne sont pas les pires, je décide d’y faire un saut.

Un cabinet des toilettes sous l'escalier de l'entrée - Paris 8 Saint Denis

Un cabinet des toilettes sous l’escalier de l’entrée – Paris 8 Saint Denis

Heureusement pour vous, Internet n’est pas en odorama. Je fais demi-tour et emprunte les Escalators. Pour rejoindre le campus Nord il faut passer pas le couloir de la bibliothèque, vaste bâtiment qui enjambe la nationale et sert donc de passerelle. Conçue par Pierre Riboulet et inaugurée en 1998, la bibliothèque universitaire détonne. Elle est spacieuse, lumineuse, bien agencée, les étudiants l’aiment et surtout (comme par hasard) les locaux sont respectés donc en bon état. Aucun autre bâtiment de la fac ne peut se prévaloir de cela.

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Une plainte parmi tant d’autres – Paris 8 Saint Denis

C’est une petite respiration avant d’entrer dans le fameux bâtiment A, le plus vieux du site de Saint-Denis, inauguré en 1980. Y entrer, c’est comme retourner chez un vieux grand oncle, ça sent la poussière, un peu le renfermé, tout est vieux et dans son jus depuis des décennies.

Pourtant, comme la maison du tonton, je l’aime bien ce bâtiment A, il a un côté « vintage », j’y ai appris beaucoup et je m’y suis habituée. Mais à y regarder de près, il a, à l’image du grand oncle, un pied dans la tombe. Pas un couloir qui ne soit pas défoncé, des fuites partout, des trous dans les murs, la peinture qui s’écaille. Pourtant de nombreux UFR ont leurs bureaux et leurs salles de cours ici, des étudiants, des enseignants, des secrétaires travaillent dans ces locaux tous les jours.

Une des fuites du plafond de hall principal du bâtiment A - Paris 8 Saint Denis

Une des fuites du plafond de hall principal du bâtiment A – Paris 8 Saint Denis

Au début je me perdais souvent dans mon bâtiment tout tarabiscoté. Par exemple, je savais que pour aller dans une aile il fallait passer par une terrasse, mais je prenais la terrasse du 2è étage et demi et pas celle du 3è étage. Aujourd’hui, 4 ans plus tard, ça va beaucoup mieux et j’atteins ma salle de cours rapidement. Comme dans presque toutes les salles de l’université, les tables et chaises sont en mauvais état, il y fait froid l’hiver et chaud l’été, les rideaux sont coincés quand ce ne sont pas les fenêtres. Mais dans celle-ci, nous avons de la chance, il n’y a pas de fils électriques apparents.
Je n’ai pas pris de photos sur le chemin du retour, car, bien que nous ayons demandé à finir le séminaire à 20H plutôt que 21H, il ne fait pas bon traîner dans les couloirs de Paris 8 trop tard le soir.

Le sol du grand hall du bâtiment A - Paris 8 Saint Denis

Le sol du grand hall du bâtiment A – Paris 8 Saint Denis

L’université Paris 8 Saint-Denis, comme beaucoup d’universités françaises, a un rayonnement international, elle décerne des diplômes de qualité. Les enseignants y travaillent à former des étudiants dans un département dont les difficultés économiques et sociales ne sont que trop connues. Pourtant, ils continuent d’élaborer des programmes de recherche d’excellence. Tout ceci malgré le manque de moyens alloués à la recherche en art et sciences humaines et sociales.

Pourrait-on espérer que le toit de notre université ne nous tombe pas sur la tête ?

Pourrait-on aller aux toilettes sans risquer d’attraper des maladies ?

Pourrait-on ne pas se demander si l’on va s’électrocuter en branchant son ordinateur ?

Pourrait-on prendre des notes sans mettre des gants ?

Et si mon université ne peut pas garantir cela, pourrait-on arrêter de me soutenir que « tout va bien » ?

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