Mon université tombe toujours en ruines ! Venez la voir Monsieur le Secrétaire d’État

Monsieur le Secrétaire d’État Thierry Mandon, chargé de l’enseignement supérieur et à la recherche,

Le budget de la recherche est un marronnier. Tous les ans, entre octobre et décembre, les étudiants et les chercheurs dénoncent le manque de moyens, demandent à être entendus par leur ministre de tutelle, crient que le traitement fait aux professionnels et étudiants est intolérable. Depuis quelques années, ils expriment aussi leur consternation en voyant que le Crédit Impôt Recherche (CIR) profite aux grandes entreprises plus qu’à la recherche et l’enseignement supérieur de la République.

Il faut arrêter de nous prendre pour des râleurs et des fainéants. Les chercheurs aiment leur métier, beaucoup ne le font pas pour les salaires de misère ou les contrats précaires qui leur sont proposés, ils ont conscience de servir leur pays en développant des analyses et des innovations utiles à toute la société, ils savent qu’ils forment les générations futures pour qu’elles améliorent le bien commun. Ils sont fiers de ce qu’ils font. Et vu leurs conditions de travail, ils peuvent l’être !

Hier vous avez affirmé “Les universités ne tombent pas en ruines”, certainement en référence au tumblr que nous avions initié avec Sciences en marche l’année dernière : universiteenruines.tumblr.com. J’ai eu les larmes aux yeux devant tant de mépris. J’ai arrêté d’alimenter ce tumblr par manque de temps, mais aussi parce que toute cette souffrance des usagers devenait difficile à supporter. Etes-vous allé le voir avant d’affirmer que nous mentons ? Avez vous lu les nombreux témoignages de ras le bol, de colère et d’impuissance qu’il a suscités ? Ou alors vous avez mis en place en secret un plan national de rénovation des universités ?

Il y a en France, de magnifiques bâtiments universitaires récents. Ils tomberont sûrement en ruines assez vite vu la qualité de construction en partenariat public-privé, mais c’est un autre débat. Ce sont certainement ces laboratoires, unités de formation et de recherche, ou autres pôles d’excellence auxquels vous faites allusion. Formidable, grand bien fasse à ces chercheurs et étudiants d’élite privilégiés pour d’obscures raisons ! Pendant ce temps, l’université de monsieur et madame tout le monde crève de votre insolent dédain !

Cette université c’est la mienne, celle que j’aime, qui fait des petits miracles chaque jour dans l’indifférence la plus totale, avec trois bouts de ficelles et un morceau de carton. J’ai la chance de bénéficier d’un des très rares contrats doctoraux qui sont alloués chaque année aux doctorants (je laisse donc à de plus concernés le soin de vous montrer l’étendue de la précarité et de la souffrance des jeunes chercheurs). J’ai commencé cette année une mission d’enseignement. J’aime mon travail, je me sens utile et, s’il est difficile de prendre la ligne 13, je vais à l’université avec le sourire. Le jour de la rentrée universitaire la salle où j’enseigne ressemblait à ça

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L’eau venait des toilettes en réparation. Nous l’avons pris avec humour, nous avons attendu que la maintenance fasse son travail puis fini le cours. Le lendemain dans la même salle, re belote. Un mois plus tard, les toilettes en question ne sont toujours pas utilisables, contraignant les usagers du bâtiment à n’avoir accès qu’aux 2 cabinets en activité. Je vous passe les détails sur le temps d’attente et les conditions d’hygiène.

Cette salle, comme toutes les autres, ne possède aucun matériel audio, vidéo ou informatique. Il serait de toute façon inutile puisqu’il n’y a pas de stores ou de rideaux. Comme l’architecte a dû penser que l’acoustique n’avait pas d’importance dans une salle de cours, étudiants et enseignants finissent les séances avec une migraine.

Monsieur le secrétaire d’état, je vous invite à passer une journée avec moi dans l’université que j’aime, où je fais un métier passionnant. Vous verrez à quel point nous méritons reconnaissance, considération et respect. Vous verrez la persévérance et le travail d’étudiants souvent salariés et issus de milieux populaires. Vous verrez surtout la réalité de nos conditions de travail et d’études : pas de matériel, lourdeurs administratives, manque de personnels, fuites, conditions sanitaires déplorables, mise en danger, bâtiments hors-normes de sécurité, etc.

Le pays de la Sorbonne ne peut se contenter de quelques vitrines pour faire croire au monde que nous sommes encore à la hauteur de notre réputation. La République ne peut se permettre de traiter ses personnels et les jeunes qu’elle a la charge de former de la sorte. Un secrétaire d’état ne peut faire preuve de tant d’irrespect, balayer d’un arrogant revers de manche des réclamations légitimes. Surtout, individuellement et collectivement, vous et votre gouvernement ne pouvez plus faire semblant d’ignorer les problèmes et continuer de paupériser une mission aussi noble que celle de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Venez et vous verrez.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Secrétaire d’État, mes respectueuses salutations,

Héloïse Duché, doctorante chargée de cours

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