Les Éclaireuses Malgré Tout de la FFE… Pour qu’elles soient éclaireuses quand même

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Carte postale d’Eclaireuses Malgré Tout dans un hôpital

Dans les premières années qui suivirent sa fondation en 1921, la Fédération Française des Eclaireuses ne s’adressait qu’aux jeunes filles valides. Comme dans les autres mouvements de scoutisme, une réflexion sur l’adaptation de la méthode et de la pédagogie aux jeunes malades ou handicapées germe, à partir d’expériences isolées. Petit à petit se forme une branche à part entière dite « extension », conservant les principes fondamentaux du scoutisme mais permettant à des jeunes filles vivant en hôpital ou loin d’une section d’éclaireuses de vivre le scoutisme : « Les Éclaireuses Malgré Tout, malades et disséminées » (EMT).

Peu d’archives écrites ont été versées. À la Société d’Histoire du Protestantisme Français se trouvent des listes de sections et de chefs, des comptes-rendus de réunions de commission nationale, des brochures servant aux recrutements, quelques exemplaires du petit journal de la branche. Il y a aussi de précieux carnets « roulantes », qui étaient l’outil principal de la pédagogie, notamment celui d’un des tous premiers clan dispersé, le clan des Oliviers. Le carton 28 renferme des documents sur le centre de Berck, dans le Nord, où fut construit un foyer d’accueil de malades commun aux Guides de France et à la FFE. Le journal de l’association des anciennes renferme quelques témoignages et la revue de cheftaines de la FFE, le Trèfle, a publié en 1951 un compte-rendu d’un camp EMT à Barbizon.

Une première étude de ces fonds permet de déterminer les conditions de création, les modalités pédagogiques et quelques résultats de la branche. Ceci pourrait largement être complété en retrouvant les traces d’anciennes cheftaines ou éclaireuses. Il s’avèrerait utile de consulter les archives des établissements de santé où la FFE était implantée.

Aux origines, audace et convictions 

Les premières expériences de scoutisme d’extension se font entre 1930 et 1932. À l’époque, elles se nomment les « éclaireuses malades et dispersées » et s’adressent à des jeunes filles isolées, soit par un handicap ou une maladie, soit par l’éloignement géographique. Denise Hourticq, elle-même paralysée, fonde les premières unités. À partir de 1933, la branche extension devient « les éclaireuses malgré tout » (EMT). Une commission nationale est chargée de réfléchir et de mettre en œuvre une méthode.

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Insigne de la branche extension de la délégation française au Jamboree de 1947 à Moisson. Le scoutisme pour tous est alors implanté dans tous les mouvements féminins ou masculins.

À l’origine de la création de la branche extension il y a des convictions fortes. Le scoutisme doit être accessible à toutes, chacune est valable et peut être utile, quelle que soit sa condition physique. Il s’agit donc de former même les malades et les isolées au « sens de l’effort, celui de la probité, de la pureté, de la sérénité, du service » à travers la méthode scoute. « Tu es malade ?… Infirme ? Qu’importe ! Grâce au scoutisme tu deviendra vite une fille utile, joyeuse et forte moralement. Un jour tu iras peut-être au camp des éclaireuses malgré tout. », annonce la brochure destinée aux jeunes filles. Car il y a des camps d’éclaireuses malades, en fauteuil voir alitées, dont les photos et témoignages montrent qu’ils étaient un challenge d’organisation. Pour la FFE, le scoutisme pourrait être un facteur de guérison. C’est dans ce sens qu’elles tentent de convaincre les personnels médicaux de faire participer les jeunes filles aux activités.

Premières réalisations

La commissaire nationale de la branche extension, Renée Lafont, note dans un rapport de 1938 que les méthodes EMT sont encore en création, il faudra encore quelques années pour les peaufiner. Il existe alors des échanges avec les Guides de France (on trouve même des section « interfédérales » dans certains établissements) et les mouvements étrangers sur les méthodes d’adaptation du scoutisme (notamment avec la Suisse). Le rapport donne quelques chiffres : 12 sections en 1937 et 16 en 1938, dont 12 groupées et 4 disséminées (285 membres). La première envolée d’extension (petites ailes, de 8 à 12 ans) ouvre à Versailles en 1938 dans une institution d’enfants « instables et arriérées ».

Les problèmes posés alors sont la solitude des cheftaines et leur formation, le recrutement des éclaireuses et les démarchages d’établissements de santé. Pour cela, des causeries et démonstrations sont organisées dans les établissements et écoles.

Dès les premières expériences on trouve diverses modalités d’adaptation :

  • Des compagnies (une compagnie est constituée de plusieurs clans d’environ six éclaireuses) dans des hôpitaux ou sanatoriums,
  • Des clans (6 à 8 filles de 12 à 16 ans) dans des institutions, mis en relation entre eux,
  • Des éclaireuses isolées, chez elles ou en institution, mises en relation avec leur clan et avec la compagnie par le biais de correspondances,
  • Parfois un clan ou une éclaireuse était assimilé-e à une compagnie ordinaire, c’était préconisé pour les « préventoriums et les maisons d’arriérées ».
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Vignettes FFE de 1932, les éclaireuses vendaient des carnets pour financer leurs projets (les EMPT manquaient souvent d’argent)

Adapter le scoutisme

Il existait différentes modalités d’extension du scoutisme. Le scoutisme d’extension était encadré soit par des jeunes femmes valides, soit par des professionnelles des établissements concernés, soit par des cheftaines elles-mêmes isolées qui faisait alors vivre du scoutisme par correspondance. Les cours des cheftaines insistent sur la volonté de faire vivre du « vrai scoutisme », notamment dans la formation morale et spirituelle, la loi et la promesse ; il faut réfléchir à la façon de faire vivre le lien à la nature et l’esprit de grand jeu. Elles doivent adapter les techniques, jeux et épreuves de progression personnelle aux handicaps. Une des difficultés relevée est le sentiment d’appartenance à un mouvement. La branche EMT portait l’uniforme mais possédait ses insignes propres, elle avait son propre chant, « Si nous n’avons pas la force ». Les disséminées campaient chaque année et des rencontres avec des sections ordinaires étaient favorisées.

Les éclaireuses malades

Dans les institutions où une cheftaine était sur place ou pouvait se déplacer, elle adaptait les activités à son public et favorisait les rencontres avec des compagnies ordinaires. Les journaux relatent beaucoup de travaux manuels, réalisables même par les alitées, ils sont l’occasion de ventes pour récolter des fonds. Il est fréquemment rappelé que le scoutisme d’extension manque de moyens financiers.

Les EMT semblent assez implantées dans les sanatoriums. On peut supposer que ceux-ci étaient fréquentés aussi par des jeunes filles ayant précédemment été éclaireuses près de chez elles. Un compte-rendu de visite dans le Sud-Est de la France permet de voir que les activités sont assez identiques à celles des autres éclaireuses : jeu de mémoire, séances de techniques telle que les nœuds ou le morse, chants, bonnes actions, cérémonies de promesse…

La fréquence des activités dans les établissements est plus importante. Selon le nombre de participantes les réunions se font par tranche d’âge ou bien en commun avec les éclaireuses et les petites ailes. De nombreuses discussions sont organisées, pour la formation « morale et spirituelle », dans lesquelles les thèmes de la santé, du soin et de la guérison occupent une place centrale.

Les éclaireuses disséminées

Lorsque les éclaireuses d’un établissement étaient seules ou trop peu nombreuses pour former une section, elles rejoignaient une compagnie d’éclaireuses dites « disséminées », qui pratiquaient du scoutisme par correspondance. Cette expérience particulière est bien décrite par les cours de cheftaines et les programmes, ou les cahiers qui servaient à la correspondance, qu’elles appelaient « roulantes ».

L’ambition des EMT disséminées était de faire vivre pleinement le scoutisme aux jeunes filles, sans rencontre physique. La méthode de correspondance devait donc permettre à l’éclaireuse de développer ses compétences personnelles et de s’épanouir au sein d’un petit groupe (le clan) comme d’un grand groupe (la compagnie). Le dispositif est à la fois simple, puisque la méthode et les termes de divergent pas, et compliqué, car il demande une organisation méticuleuse.

Chaque début de mois, la cheftaine envoie à l’éclaireuse un programme de quatre séances de travaux à faire, chacune donne lieu à un compte-rendu écrit sur un feuillet qui doit être envoyé à la fin du mois à la cheftaine. Les éclaireuses font aussi circuler un “carnet technique”, elles y trouvent des directives d’apprentissage, des jeux, et préparent des épreuves. Ce carnet doit rendre l’éclaireuse « plus apte à servir, plus débrouillarde ». La cheftaine est aussi censée entretenir une correspondance individuelle avec chaque éclaireuse.

Un carnet de clan , la « roulante », est envoyé à chaque éclaireuse du clan pendant le mois pour créer un esprit de clan. Chacune y note ses réflexions sur la loi, des recettes, des comptes-rendus de livres, des dessins ; ainsi que des confidences plus personnelles. C’est aussi dans ce carnet que se prépare le camp annuel et le « métier du clan ». Un clan est composé de 6 à 8 éclaireuses d’âges différents.

Un carnet de compagnie (rassemblement de plusieurs clans) circule une fois par trimestre. Il comporte des décorations, des concours entre clans, des histoires. Il peut se comparer à un livre d’or. La compagnie part en camp chaque année et tente de se rencontrer.

Pour se former, les cheftaines vivaient pendant trois à quatre mois l’expérience d’une compagnie disséminée, dont les carnets traitaient de la formation. Elles se plaignent de leur isolement dans les correspondances avec leurs supérieures.

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Les éclaireuses alitées en route pour la plage de Berck ©AAFFE

Le foyer de Berck

Dans le Nord, le foyer de Berck a été le berceau de la branche extension en 1933, puis la « maison des éclaireuses malgré tout ». Plus tard,  devenu un foyer international d’accueil et de culture, il a pris ses distances avec le scoutisme.

Dans un témoignage, Jeanne Frémont raconte la création d’une des premières section EMT à partir de l’hôpital maritime proche de Berck en 1933. Cette section participera à la structuration de la branche car beaucoup d’expériences y sont menées. En 1936 Jeanne Frémont est embauchée par l’assistance publique pour mettre en œuvre une expérience éducative de scoutisme à l’hôpital. Initialement prévu pour les filles, ce sera une troupe d’éclaireurs qui sera créée. La guerre mettra un terme à ce projet. Un livre d’or a été conservé avec des photos.

Le 4 février 1952 l’association Foyer international d’accueil et de culture, composée de guides et d’éclaireuses, est fondée (elle existe encore). L’été suivant un rassemblement international d’éclaireuses et de guides aînées permet de faire les travaux pour la construction d’un chalet. Le foyer est inauguré le 13 août 1952. De nombreux dons et travaux de jeunes ont permis de faire vivre une maison de convalescence. Chaque après-midi des malades viennent passer un moment dans ce qui est désormais appelé un « club ». À Berck, où de nombreux scouts viennent rendre service, la méthode scoute n’est pas appliquée aux malades dans sa globalité.

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Le scoutisme d’extension est né de l’envie de faire vivre la méthode de Baden-Powell à chacune, là où elle était et là où elle en était de sa vie. Le terme « malgré tout » qui a vite remplacé celui d’extension révèle la pugnacité avec laquelle les créatrices et les animatrices de cette branche ont adapté la pédagogie scoute pour toutes et pour chacune. Des éclaireuses en uniforme, allongées sur des lits d’hôpital se sont promenées au bord de la mer. Des jeunes filles paralysées sont montées en deux-chevaux aux Courmettes, camp permanent niché au milieu des Alpes, où, en 1954 lors rassemblement national « expédition 54 », on pouvait croiser sur les chemins caillouteux des éclaireuses aveugles parties chercher le ravitaillement… seules et à pied.

Peut-être est-ce ce regard différent qui a permis au scoutisme d’extension de dépasser les frontières des mouvements et des genres, puisqu’on voit des femmes diriger des troupes d’éclaireurs ou des sections interfédérales de guides et d’éclaireuses, mais aussi de jocistes (membres de la Jeunesse Ouvirère Chrétienne).

Explorer plus avant les différents aspects de cette expérience permettrait d’expliquer certaines évolutions du scoutisme, aujourd’hui dit « pour tous », mais aussi les engagements pour l’enfance inadaptée ou encore les répercussions qu’elle a pu avoir sur la vision du handicap ou de la maladie des jeunes et sa prise en charge.

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