Pourquoi elles n’ont pas porté plainte contre Baupin ? T’as d’autres questions stupides ?

Hier, 9 mai 2016, dans les colonnes de Médiapart, la journaliste Lénaïg Bredoux rendait public les témoignages de 8 femmes (dont 4 anonymes) mettant en cause Denis Baupin pour des faits de harcèlements et de violences sexuels. L’accusation était assez grave pour provoquer un buzz médiatique et faire démissionner le député de son poste de vice-président de l’assemblée nationale. Commença alors, sur les réseaux sociaux, le concert des questions stupides, qui raisonnaient à mes oreilles comme les grandes soeurs de celles posées quand nous avons commencé à dénoncer le harcèlement de rue. Pourquoi vous n’avez pas parlé avant ? Pourquoi vous n’avez pas porté plainte ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Peut-être parce qu’elles savaient que vous leur poseriez ces questions ridicules qui mettent en cause leur parole… Remettons les pendules à l’heure, histoire de passer à la vraie question : comment se fait-il, qu’il y ai dans nos gouvernants pas mal gros porcs, protégés par leur pouvoir ?

Non mais c’est dingue quand même, elles exagéreraient pas un peu ?

Tous les commentateurs de l’affaire commencent par tomber des nues (avant de dire que, tout de même, ça ne les étonne pas tant que ça). Comme s’ils s’imaginaient que la sphère politique, domaine traditionnellement masculin, serait différente du reste de la société (où 100% des femmes se font harceler dans la rue par exemple).

Le coup classique du politique « chaud lapin » (alias le “dragueur lourd” dans la rue)

Les commentateurs membres d’EELV se contredisent eux-mêmes. Chacun commence par se dire sous le choc, ahuri par cette surprenante découverte. Et la phrase suivante il / elle explique qu’il / elle savait « comme tout le monde ». Le cas de Michèle Rivasi sur Europe 1 pourrait même prêter à sourire. « Je suis tombée de mon armoire, j’étais déçue et consternée » nous dit-elle. Pour ajouter deux phrases plus loin : « Denis Baupin est odieux avec les femmes ». Et embrayer sur 2 minutes d’explication. Cette soi-disant surprise est le fruit d’une croyance populaire mortifère selon laquelle il y aurait des « dragueurs lourds ». Non, il n’y a pas de confusion possible entre tenter d’entamer une relation (draguer) et harceler. Ne faisons pas semblant de ne pas savoir faire la différence. Il y a d’un côté des relations respectueuses, qui comportent parfois des maladresses, et de l’autre des harcèlements. Ce n’est pas compliqué, regardez :

Un homme écrit à une femme qui est sa collègue, au même poste et au même niveau de responsabilité que lui :

– « J’aime quand tu croises tes jambes comme ça.

-Ce message me met mal à l’aise, il est inadéquat au vu de notre type de relation (variante possible : pas de réponse)

– Je te prie de m’excuser, ça ne se reproduira pas. »

Ceci est une tentative de drague ultra maladroite

Un homme écrit à une femme qui est sa subordonnée ou qui se trouve en situation de faiblesse :

– « J’aime quand tu croises tes jambes comme ça.

– Ce message me met mal à l’aise, il est inadéquat au vu de notre type de relation (variante possible : pas de réponse)

– Je voudrais te sodomiser en cuissardes. »

Ceci est du harcèlement.

Le coup du « mais pas chez les politiques » (cf “pas chez les riches” dans la rue)

Nous vivons dans une société encore patriarcale où l’espace public et les espaces de pouvoir sont majoritairement occupés par des hommes et où les violences faites aux femmes n’ont pas baissé depuis des décennies. Comment imaginer, quand 100% des femmes sont victimes de violences à caractère sexuel dans la rue, que l’espace politique en soit exempté ? Plus que tout autre espace public, l’espace politique est l’apanage des hommes et ils y ont souvent le pouvoir de faire et de défaire des carrières. Il y a autant de Denis Baupin et de DSK dans la sphère politique qu’il y a de harceleurs dans la rue (et les premiers, avec leur melon, sont aussi sinon plus dangereux que les seconds). De la rue à l’assemblée nationale, ces hommes là nous disent : « Tu occupes notre espace, tu dois payer pour rester, ou tu dégages ». C’est d’ailleurs mot pour mot ce que Denis Baupin a dit à Annie Lahmer  : “Écoute Denis, donc à partir du moment où on veut pas coucher avec toi, tu ne dis plus bonjour.” Il a pointé son index sur moi en disant : “Toi t’auras jamais de poste au sein du parti.” Ça s’est arrêté là.” En d’autres termes « Tu n’as pas payé la taxe, femelle » (Annie Lahmer n’a effectivement jamais eu de poste aux Verts).

Philippe Le Ray “caquète” Véronique Massoneau – Cot cot cot qu’est ce qu’on se marre à l’Assemblée (non)

Mais pourquoi n’ont elles pas parlé plus tôt ? Pourquoi les féministes qui savaient n’ont rien dit ?

Mais pourquoi cette question ? Alors que tous les témoignages concordent sur ce point : elles ont toutes parler avant les révélations d’hier ! Le cas le plus emblématique étant Sandrine Rousseau qui, à peine 30 secondes après avoir été victime d’une agression sexuelle alors qu’elle est à la tribune d’une réunion, raconte tout à son voisin. On se dit qu’il a arrêté tout de suite la réunion, mais non il a prononcé un simple « Ah il a recommencé ». Une phrase terrible qui entraînera des mois de harcèlement et des années de silence de la militante.

Effectivement, une dénonciation publique a tardé à venir puisque les premiers faits semblent remonter à une vingtaine d’années. Il y 20 ans les mentalités n’étaient absolument pas prêtes à entendre. Il y a 5 ans, avec l’affaire DSK on a fait un bond en avant. Cependant, le traitement médiatique et la non-condamnation ont certainement découragé de nombreuses femmes. Il y a an, la tribune “Bas les pattes” par des journalistes femmes a libéré la parole. Cette tribune ne citait pas de nom et évidemment cela lui a été reproché. Cette étape était pourtant nécessaire au long travail individuel et collectif qui donne le courage, ensemble, de parler. Or, ce n’est pas innocent que le premier nom qui sorte soit un homme d’EELV. C’est le seul parti qui a réagi immédiatement en ouvrant une adresse mail pour dénoncer ce type de comportement. Si petite soit elle, cette initiative rendait le climat différent des autres partis et a pu privilégier cette prise de parole. Ainsi, ces révélations sont plutôt une bonne nouvelle pour EELV, cela prouve qu’il y a, dans cette organisation, des hommes et des femmes courageux qui veulent que cela change.

Une autre explication à ce silence : les victimes étaient en situation de faiblesse au moment des faits, elles étaient isolées et peu connues. Elles sont devenues des élues qui occupent l’espace médiatique, elles se sont découvertes plus nombreuses qu’elles ne le pensaient, elles avaient donc désormais, non seulement la force de parler, mais aussi la possibilité d’être écoutées.

Quand aux «autres», ces féministes qui n’auraient pas soutenu leur soeurs de combat dans la tourmente, pourquoi n’ont elles pas parlé ? D’abord parce que beaucoup savaient sans savoir, c’est-à-dire qu’elles n’avaient pas nécessairement d’éléments concrets à dénoncer, et cela aurait été de la diffamation. Ensuite parce que la moindre des choses est de respecter le temps des victimes, de les soutenir quand elles veulent parler, mais de ne pas les livrer en pâture sur la base de rumeurs. C’est d’ailleurs ce que de nombreuses féministes ont fait : des journalistes ont préparé une enquête fouillée, des militantes ont organisé une mobilisation et publié une tribune (dont je suis signataire) pour interpeller les politiques et “Lever l’omerta”. Alors, plutôt que de demander à Clémentine Autain pourquoi elle n’a pas parlé, on pourrait demander à Denis Baupin pourquoi il a harcelé.

Ces 8 femmes, en se regroupant et en s’entourant de soutiens, transforment leur statut de victimes en celui de lanceuses d’alerte. Si elles avaient parlé chacune dans leur coin au moment des faits, elles auraient foutu en l’air leur carrière pour de bien piètres résultats. Grâce à elles, on dénonce aujourd’hui, au-delà d’un homme, un système de fonctionnement. Grâce à elles, cette affaire devient un problème politique.

La-robe-de-Cecile-Duflot-provoque-des-reactions-machistes

Il a suffit d’une robe à Cécile Duflot pour se faire siffler par des députés #HarceleursEnColBlanc

Parler maintenant, ça relève pas un peu du calcul politique ?

Ça n’a échappé à personne, il y a à peine quelques semaines Denis Baupin quittait les Verts, sa compagne avait “trahi” son mouvement en allant au gouvernement. Et chacun de supposer : « Nous sommes à quelques semaines du congrès de EELV, à un an de la présidentielle et surtout des législatives. Tout ceci est bien louche. ». C’est nier qu’il n’y a jamais de bons moments pour parler. D’ailleurs toutes les victimes expliquent qu’on leur avait conseillé de se taire pour ne pas entacher le parti, gêner sa compagne, blablabla. Avant, donc, ça n’était pas le bon moment, visiblement maintenant non plus.

Alors quand est-ce, le bon moment ? Quand on est prêtes, quand les mentalités sont prêtes, quand l’enquête est réalisée. Et effectivement quand le harceleur n’est plus en position de toute puissance au sein du parti, c’est plus simple de franchir le pas. En réalité, ces femmes ont réagi à un tweet le 8 mars, elles ont enfin pu se reconnaître entre elles et une journaliste les a contactées mi-mars. Le temps de l’enquête, on est début mai. Inutile de chercher plus loin. Encore une fois on pourrait se concentrer sur plus important.

Mais pourquoi elles n’ont pas porté plainte ?

C’est LA grande question qui revient sur toutes les lèvres, comme pour demander à mots couverts si tout ceci est vraiment vrai. Combien de fois avons-nous entendu cette question, à chaque acte de sexisme dénoncé, quel que soit l’endroit ? Tant et si bien que plusieurs victimes ont exprimé leur honte, en tant que féministes, de n’avoir pas porté plainte. Est-ce si important, vraiment, de savoir pourquoi ? Car en réalité nous connaissons tous déjà la réponse.

Elles n’ont pas porté plainte pour les mêmes raisons évoquées pour ne pas avoir parlé plus tôt. Elles n’ont pas porté plainte parce que le principe du harcèlement c’est que ça n’en est pas au départ, c’est seulement une remarque, un SMS. Puis un autre, et un autre, etc. Il faut beaucoup de temps pour s’apercevoir des dégâts, et une fois qu’on en est certaine, soit l’individu arrête, soit on a simplement envie de passer à autre chose.

Quand on est une femme politique, faire carrière relève du parcours du combattant, apparaître comme une victime n’est pas une option, traîner un camarade qui a beaucoup de pouvoir en justice n’est pas une option, voir sa vie privée étalée dans les journaux n’est pas une option, enfin être suspectée de mentir n’est pas une option. Donc porter plainte seule n’est pas une option non plus. Pour quoi faire d’ailleurs ? Avec toutes ces affaires classées sans suite, ou avec une simple amende à la clé et aucune remise en cause des mandats ou de la réputation de l’homme public incriminé, il semble inutile de risquer sa propre carrière pour si peu de résultats.

La publication d’une enquête dans la presse a en réalité bien plus d’effets sur le changement des mentalités. Chaque « blague » sexiste participe à un climat propice au développement de la violence sexuelle. Pour cette raison, non, cette affaire ne relève pas uniquement de la justice mais des sphères politique et médiatique dans leur ensemble. En avril 2014, un buzz médiatique sur une femme à Lille, qui avait failli se faire violer dans le métro, avait délié les langues sur le harcèlement de rue en général. De la même manière, dévoiler cette affaire dans les journaux collectivement, plutôt que de s’en remettre uniquement à la justice, permet de poser la question large du continuum qui entraîne ces degrés de violence. La réponse on la connaît : le sexisme qui rend les femmes vulnérables, particulièrement si elles osent ne pas se tenir à leur place traditionnelle.

téléchargement

Michel Sapin, ministre, est visé lui aussi par des accusations d’actes de sexisme

La réaction des victimes était la seule possible, car c’est la seule qui leur permet de se protéger, d’éloigner rapidement leur harceleur, et d’aborder les choses comme un problème de système et non de personnes. Alors, maintenant qu’on a bien enquiquiné les victimes et leurs soutiens, peut-on se focaliser sur le vrai problème ? C’est à dire les harceleurs, leur impunité, leur pouvoir qui les rend persuadés qu’ils font des “blagues”, bref le système qui les protège.

Laisser un commentaire