Regard de géographe sur le sexisme en milieu urbain

Deuxième volet du compte-rendu de mon escapade anti-sexiste à Lyon. J’y intervenais pour Stop Harcèlement de rue à la Quinzaine de l’égalité hommes femmes en Rhône-Alpes, pour tenter de répondre à la question : “Comment se débarrasser du sexisme ?” (texte lisible ici). Au-delà de l’importance d’exposer nos idées et nos solutions, ce fut pour moi l’occasion d’ouvrir mon regard à d’autres espaces du mouvement féministe.
Comme je vous en avais fait part dès mon retour, à propos de la lutte contre les stéréotypes et de la possibilité qu’elle offre d’améliorer la santé et de créer des emplois.

http://www.graffitiart.de/g/forum/read/fid_1/mid_10655/Trains-penis+train.htmlLa ville, pensée par les hommes pour les hommes

Philippe Gargov est géographe et animateur du blog pop-urbain, qui souhaite mettre des mots sur ce qui se passe dans l’espace urbain, un peu comme les anglo-saxonnes avaient appelé un phénomène mal connu « street harassment » (traduit en français par harcèlement de rue), pour lui donner une existence et susciter le débat.

L’espace public est une notion récente et construite socialement qui est donc en perpétuelle évolution et sur laquelle on peut agir pour l’améliorer. Dans l’espace urbain, sont mêlées la sphère publique, bien sûr, et la sphère privée. Car c’est aussi un espace de séduction, de rencontres, d’achats intimes, etc. La collusion des deux sphères dans un espace réduit, parfois inconnu, parfois confiné (comme le métro) fait que tout est exacerbé, notamment le sexisme. D’autant plus, qu’à la question posée par l’animatrice de la table ronde, « la ville a-t-elle un sexe ? », le géographe répond du tac au tac « La ville est faite par des hommes pour des hommes ».

Il y a la théorie de la vile, sa pratique et son utilisation. Des éléments qui paraissent anecdotiques dans la théorie finissent par avoir dans la pratique des conséquences sur l’utilisation des espaces. Même si ce n’est pas vraiment conscient, la domination masculine a des effets sur le climat général dans l’espace public. Mais ce dernier est ajustable avec des moyens concrets, et pas nécessairement coûteux.

Cycliste 1939, from the Bolton Wood Street Socialist Club, Carte postale @Clarion

Cycliste 1939, from the Bolton Wood Street Socialist Club, Carte postale @Clarion

Une ville réellement mixte, un projet réalisable

Philippe Gargov donne l’exemple de la bicyclette. Les études montrent qu’en France les utilisateurs de vélo en ville sont à 60% des hommes. Deux des raisons principales invoquées par les femmes désireuses de pratiquer la bicyclette mais qui ne le font pas sont l’impossibilité d’amener leurs enfants à l’école avec leur vélo, et la difficulté à se déplacer en jupe, notamment parce qu’elles se font embêter aux feux rouges. Or au Danemark les chiffres s’inversent, plus de femmes utilisent le vélo. A Copenhague une politique volontariste a permis aux femmes de choisir le vélo, avec des aménagements relativement faciles à faire, tels que la réduction des feux rouges.

Un chiffre m’a particulièrement marquée : dans le métro il y a 8 hommes pour 2 femmes. Philippe Gargov avance donc l’idée que la ville serait colonisée par les hommes. Il a ainsi développé le concept ironique de « colonisation testiculaire » en parlant de ces hommes qui écartent les jambes plus que nécessaires aux places assises. Ils réduisent ainsi l’espace des autres utilisateurs et peuvent en profiter pour toucher les cuisses des femmes assises à côté. Or ce phénomène des pattes écartées a des conséquences sur la vie quotidienne des gens (et en majorité des femmes). Les femmes turques, dans leur lutte contre le harcèlement de rue, ont insité sur ce point, à travers la campagne #Bacaklarinitopla.

Finalement l’espace n’est pas si public que ça. En tout cas, pas tant que les femmes doivent développer des stratégies pour l’occuper sereinement, tant qu’elles ne peuvent y être à égalité avec les hommes. L’espace public reste un espace masculin. Mais cela peut changer rapidement. D’abord en faisant gagner de l’autonomie aux femmes. L’exemple du vélo peut se décliner à d’autres pratiques urbaines, et la lutte contre le harcèlement de rue peut aboutir à de réels changements. Ensuite en limitant les messages qui véhiculent des comportements et idées sexistes. Par exemple la publicité pourrait être supprimée ou contrôlée. Pas en raison d’un combat contre la pub en soit, mais parce que, tant qu’elle véhicule des stéréotypes et des clichés, elle participe d’un climat sexiste latent dans l’espace urbain.

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Campagne de pub sexiste évoquant le mondial de l’auto 2014 ©chloevollmerlo

Ce que ça apporte aux militantes…

Le regard du géographe m’a permis de prendre de la hauteur et de mettre la lutte contre le harcèlement de rue dans un contexte plus large. Pas celui de la lutte contre le sexisme dans son ensemble, étant donné que c’est parce que le harcèlement de rue est une manifestation du sexisme ordinaire que j’ai entrepris de le combattre (cf mes motivations). Plutôt dans le contexte de notre rapport à la ville de manière générale. C’est à dire qu’au delà des mesures d’éducation populaire que prône de nombreux mouvements féministes ou anti-sexistes, il existe des solutions simplement par les aménagements de l’espace  urbain. Moins de feux rouges, moins de publicité sexiste, des toilettes publiques plus accessibles, un éclairage rassurant, etc. C’est une piste à explorer très attentivement pour faire des propositions concrètes aux pouvoirs publics à tous les niveaux des territoires.

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