Les atouts du scoutisme ? La tradition plus que l’innovation

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Des louvettes dans les années 2000, un éclaireur dans les années 1910, seul le maintien change

J’ai participé le 26 mai à l’émission Service Public sur France Inter. Le thème était le scoutisme (d’où ma présence) et la question posée “Scouts, encore prêt ?”. Le présentateur est parti du constat que le scoutisme serait en pleine croissance. Nous devions répondre à la question : pourquoi ? Je venais faire le contre-point historique, mettre les arguments en perspective, face à des invités venus porter le discours officiel des mouvements.

Il ne s’agissait pas, en si peu de temps, de rentrer dans les subtilités et de montrer la complexité de l’histoire du scoutisme. Il ne s’agissait pas non plus de déprécier un mouvement qui séduit, c’est vrai, de nombreuses familles et jeunes, et qui a participé à former des citoyens engagés dans la société. L’émission, si elle a montré des nuances, préférait montrer les bons côtés du scoutisme, et c’est tant mieux, car ils existent.

Je suis tout de même restée sur ma faim. D’abord un constat qui reste à vérifier : le scoutisme se porte bien. Puis les raisons invoquées : les jeunes prennent confiance en eux, le scoutisme travaille sur l’estime de soi, il prône des valeurs d’ouverture, de respect, il donne la liberté aux jeunes, il est une école de la vie… Autant de mots lus et entendus tant de fois. Et qui me semblent justes (si je me place dans une position subjective de témoin et non de chercheuse). Mais les raisons du « succès » du scoutisme ne sont-elles à chercher que dans le scoutisme lui-même ?

Tentative de décryptage, fondée sur ma connaissance de l’évolution des mouvements, principalement protestants et catholiques, que j’ai étudiés plus en détail. Les Éclaireuses Éclaireurs de France mériteraient un traitement particulier, par leur laïcité, leur liens à l’école, et leur éloignement des instances du scoutisme mondial à partir de 1949 (et jusqu’à aujourd’hui ?).

Le scoutisme séduit-il plus de monde aujourd’hui, qu’hier ?

Il est difficile de répondre à cette question précisément. Il faudrait croiser les chiffres des différents mouvements, et les analyser. Or les analyses qualitatives ne sont pas communiquées par les mouvements. Je ne suis pas allée fouiller les archives pour entamer une étude précise. Je me fonde donc sur les chiffres fournis par mon ami Google. Et le succès du scoutisme est tout de même à relativiser.

Les effectifs sont en augmentation ces dernières années de manière générale, mais inégalement selon les mouvements. Il semble par ailleurs que les mouvements conservateurs (voire réactionnaires), tels que les Scouts d’Europe, les Scouts Unitaires de France ou le scoutisme évangélique, soient aussi en augmentation.

Les Scouts et Guides de France, catholiques, sont toujours plus nombreux depuis la création en 2004 d’un nouveau mouvement à partir des Scouts de France (mixtes) et des Guides de France (mouvement féminin). Des moyens conséquents sont mis en oeuvre pour réussir ce développement qui était un des objectifs de la création du nouveau mouvement. Les Éclaireuses et Éclaireurs Unionistes de France, protestants, sont en petite chute d’effectifs depuis 2 ans, après avoir vu une nette augmentation depuis 2008. Ils avaient alors investi massivement dans un plan de développement, rendu indispensable pour la survie du mouvement.

C’est donc un “succès” qui vient après une longue traversée du désert. C’est aussi un “engouement” construit au prix d’une énergie colossale en communication, stratégies de développement, relations publiques, et rapprochement avec les Églises et d’autres mouvements. Par exemple, les SGDF ont construit une proposition avec des dissidents des Scouts d’Europe et les EEUDF opèrent un rapprochement avec les mouvements de scoutisme évangéliques.

Pourquoi maintenant ?

Le terme “engouement” est donc à nuancer. Disons plutôt que le scoutisme se porte relativement bien, au prix d’efforts importants. Le discours des mouvements dit que le scoutisme évolue pour s’adapter à un monde qui change. Dans un monde en mouvement le scoutisme aurait su se rénover. Cependant, le scoutisme français continue de se réclamer nettement des “buts, principes et méthodes du fondateur”. C’est-à-dire des écrits de Baden-Powell de 1907. On ne trouve pas, après cette date, d’écrits venant révolutionner la “méthode scoute” (1).

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Goodies de l’AMGE (je veux le même)

Le scoutisme en France a toujours été en tension entre conservatisme et modernité. Du côté des filles, les propositions éducatives se sont construites à partir d’une image différentialiste du rapport hommes – femmes. Il s’agissait de former de bonnes épouses et de bonnes mères, utiles à la patrie. Parallèlement, les activités proposées permettaient aux femmes de prendre des responsabilités et de devenir plus autonomes. Chez les garçons, Nicolas Palluau a montré la tension entre une approche militariste et la volonté de renouveler les pratiques éducatives en donnant plus d’autonomie à l’enfant.

Cette tension court tout au long de l’histoire du scoutisme. Effectivement, le scoutisme s’adapte aux transformations de la société, c’est-à-dire qu’il suit les changements de mentalité, il ne les provoque pas. Il n’est pas un mouvement progressiste. C’est peut-être une des raisons qui explique les difficultés des années 1970. Dès la fin des années 1960, les scouts s’adaptent à une société et une jeunesse qui rejettent la tradition. Ils deviennent beaucoup plus souples sur leurs fondamentaux (uniforme, séparation des sexes, cérémonies, lien à la nature), des cadres qui apparaissent désuets pour l’époque. Ils renoncent alors à leur ADN et en subissent les conséquences : les effectifs sont en chute libre. Lorsque dans les années 2000 les mouvements scouts adoptent des plans de développement, ils optent pour une stratégie de retour aux fondamentaux tout en s’adaptant (à nouveau) aux évolutions, notamment technologiques, de la société. Cela tombe doublement bien : les années 2000 voient l’explosion du tourisme vert, une prise de conscience écologique, et c’est aussi une période de repli sur des valeurs rassurantes mais plus conservatrices (augmentation des mariages, nombreux baptêmes, recherche de cadres).

Pour les Scouts et Guides de France, en 2004, l’augmentation des adhérents correspond à un véritable changement dans le sens du progrès : l’arrivée de la mixité. Notons tout de même qu’en 2004, il s’agissait de rattraper les changements de la société plutôt que de les devancer. Le mouvement se lance alors dans une réflexion sur les propositions de chaque tranche d’âge en s’appuyant sur des études d’universitaires, il refonde son mode de fonctionnement. D’un autre côté, les SGDF réaffirment une identité scoute et guide, catholique. Ils embauchent de nouveaux salariés, notamment pour développer l’association. L’étude des nouvelles propositions pour les tranches d’âges montre que le changement est très relatif. Les imaginaires utilisés dans les branches sont certes plus actuels, mais le fond ne change pas. Les Scouts et Guides de France ont notamment réussi le pari de rénover leur pratique de la mixité pour intégrer une dimension éducative sur l’égalité entre hommes et femmes, tout en ne remettant pas en cause leur vision catholique du rapport hommes / femmes.

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Préparation du repas dans les années 1920 et en 2006

Le plan de développement des EEUDF, lancé en 2008, correspond à une période de réaffirmation des valeurs et de l’identité du mouvement. Dès lors, l’expression en vogue est « faire mouvement », c’est à dire développer le sentiment d’appartenance et uniformiser les pratiques, notamment en formant tous les animateurs dans les stages proposés par le mouvement. L’affirmation de l’identité protestante et le développement des temps de louange sur les camps, l’attention portée à l’environnement et à la simplicité, se double d’un travail fait pour réhabiliter l’uniforme et d’une collaboration renforcée avec les mouvements de scoutisme (notamment évangéliques). Parallèlement, les propositions éducatives de chaque tranche d’âge ne sont pas bouleversées (2). Une plus grande attention est donnée à la qualité des activités et les responsables voient apparaître un « manuel des bonnes pratiques unionistes », visant à uniformiser le vécu des jeunes selon les unités.

Donc, lorsque les mouvements ont décliné dangereusement, ils ont eu la présence d’esprit de réagir, en misant sur une idée : revenir aux fondamentaux. Il s’agissait de comprendre quel était leur public, ce qu’il attendait, et de capter l’air du temps. Or l’air du temps n’est pas au progrès, ni en éducation, ni ailleurs. Le rétro est à la mode, le conservatisme est en vogue, les cadres rassurent une société qui se dit elle-même en “crise”. Cela tombe bien, la force du scoutisme réside dans ses codes et son cadre, perpétués depuis un siècle. Un environnement relativement conservateur et rassurant, avec une transmission entre génération forte et la création de groupes affinitaires sur la base de temps partagé. Tout en pratiquant des activités d’actualité et en laissant une autonomie aux jeunes.

La tradition, meilleur allié du scoutisme

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Concrètement ce qui plaît aux enfants et aux parents est assez simple. Que fait-on aux scouts ? On a rendez-vous à la paroisse ou au local en uniforme le samedi midi. On part en forêt, on monte une tente pour y dormir en équipe (sans adultes !), on allume un feu, on chante, on joue à être des vikings ou des chevaliers. Le lendemain on va à l’Église ou on vit un temps spirituel, on fabrique des cabanes ou on apprend à lire une carte, on pique-nique. L’été on part 3 semaines pour camper, randonner, jouer ‘grandeur nature’. On va chercher son eau à la source et on lave ses vêtements dans la rivière. On vit des cérémonies qui soudent : la promesse des plus jeunes, la remise des insignes aux plus âgés, le passage d’une responsabilité à une autre, etc. Et malgré ce décorum désuet, les jeunes partent 4 jours seuls en promenade avec la confiance des adultes, ils proposent des projets et les mettent en oeuvre, ils se débrouillent pour trouver des solutions aux problèmes rencontrés : ils apprennent l’autonomie, la prise de responsabilité et la capacité à diriger des équipes et des projets. Ils apprennent à s’engager.

Ce que je décris là, est ce que je vois dans les archives depuis 1911. Aujourd’hui les mouvements ont investi les réseaux sociaux, ils mènent des campagnes de communication, ils utilisent la technologie. Mais les parents continuent d’inscrire leurs enfants pour les mêmes raisons : la vie dans la nature, la présence d’un cadre qu’ils veulent structurant et d’une spiritualité, l’apprentissage de l’autonomie. Les enfants s’inscrivent dans une filiation, une histoire.

Bien sûr le scoutisme s’interroge, il se nourrit des recherches et fait de nouvelles propositions. La commission mixité des EEUDF a permis un nouveau regard du mouvement sur l’éducation à l’égalité. Elle a vulgarisé dans le mouvement l’utilisation de la notion de genre pour analyser les pratiques, mais 40 ans après l’apparition du terme.

La force du scoutisme ce n’est pas le changement, c’est la perpétuation. Il s’adapte à la société, oui. Et cela porte ses fruits principalement lorsqu’elle revient à des valeurs plus traditionnelles. Je me souviens d’une remarque : ce qui est moderne aujourd’hui, c’est de porter un uniforme, pas d’arriver à une sortie avec un patte d’éléphant troué. Tout en ayant pour valeur le respect, l’ouverture, le développement personnel dans la confiance, le scoutisme est moderne par ses traditions, son côté rétro, parfois conservateur, qu’il réussit à adapter aux progrès.

(1) Bien qu’on puisse noter des bouleversements importants comme la création d’une branche pour les pré-adolescents chez les Scouts et Guides de France en 1964, qui est venue remettre en cause un des principes forts portés par Banden-Powell.

(2) Cela correspond cependant à la création d’une proposition spécifique pour les 16-18 ans, qui adapte la méthode scoute à la tranche d’âge. Cette méthode ne remet pas en question les fondamentaux et renforce le cadre dans lequel évolue les jeunes.

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