Une ville sexiste ne peut se dire “durable”

Invitée ce jour par le collectif Femmes en mouvement à la conférence “Partager l’audace” sur les femmes et la mobilité, j’ai présenté la campagne #LacheMoiLaVille de Stop harcèlement de rue et plaidé pour une ville durable certes, mais débarrassée du sexisme. 

Il y a un an et demi, avec plusieurs femmes féministes ou non, nous montions Stop harcèlement de rue pour donner un écho à une grogne qui montait sur les réseaux sociaux : les femmes en avait assez du harcèlement de rue. Depuis que le mot était lancé, on ne pouvait plus faire croire qu’il s’agissait de « drague lourde » ou autre expression visant à minimiser ce qui n’est autre qu’une violence sexiste. Le harcèlement de rue vient nous rappeler que pour beaucoup, souvent inconsciemment, la place des femmes est encore à l’intérieur. En gros, les femmes occupent la rue mais sont priées de le faire discrètement, de ne pas trop stagner ou traîner, et de dire merci quand on les prend pour des objets.

Nous sommes descendues dans la rue pour dénoncer ce phénomène, animées par la conviction qu’on pouvait réduire le harcèlement de rue en utilisant des méthodes d’éducation populaire et en interpellant les pouvoirs publics. Nous nous attaquions à une forme banale et crasse du sexisme, bien ancrée dans nos mentalités, dans nos habitudes, dans nos corps. Nous avons obtenu des résultats rapides puisque le gouvernement a annoncé récemment un plan de lutte contre le harcèlement sexiste dans les transports un commun. Une bonne nouvelle et des mesures concrètes intéressantes. Je reste sceptique quant à la dimension sécuritaire donnée à ce plan, pour deux raisons :

  • La première c’est que la ville n’est pas en elle-même plus insécuritaire pour les hommes que pour les femmes, ce sont les injonctions sociales qui la rendent ainsi, plus précisément qui la font percevoir ainsi
  • La seconde c’est que la prévention des violences sexistes doit être pensée par 3 entrées : en amont, pendant et en aval des faits. Ces trois dimensions doivent être présentes, réfléchies et hiérarchisées dans quelque programme que ce soit.

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Le rôle des associations est de montrer qu’on peut et qu’on doit s’approprier les espaces, quel que soit notre sexe, mais aussi notre couleur de peau, nos handicaps, nos identités de genre ou nos orientations sexuelles. La ville peut être un espace où l’on a du plaisir à traîner, à flâner, un espace qu’on veut occuper à notre guise. Pas facile quand on est une femme, d’autant plus si on ne rentre pas dans les codes traditionnels. Celles et ceux que les relous appellent « grosse », « gazelle », « blackos »,  « garçons manqués », « gouinasses », et j’en passe.

Stop harcèlement de rue a entamé cet été la campagne #LâcheMoiLaVille. Elle veut donner une image positive de la ville et des femmes qui l’occupent, dans leur diversité. Elle veut montrer différentes facettes du harcèlement de rue. Il peut être vécu différemment selon nos histoires et nos identités, mais il reste la manifestation d’un même phénomène : le patriarcat. Cette domination qui entrave notre liberté de mouvement.

Nous affichons dans les rues des visuels qui indiquent  les phrases entendues par les femmes, les lesbiennes, les non blanches, les handicapées, les transgenres et transsexuels. Tous ceux et celles qui revendiquent la possibilité d’être eux-mêmes avec leurs différences et leurs richesses, dans tous les espaces de la ville et quelles que soient leurs activités. Mais surtout ces affiches montrent qu’on ne renonce pas à occuper l’espace et à y faire ce que bon nous semble. Ce n’est pas la parole du harceleur qui est mise en avant mais la réponse de la victime, qui relève la tête et continue d’occuper l’espace. Cette campagne va se poursuivre en interpellant les élus locaux, les candidats aux régionales et en travaillant avec les professionnels.

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Christina Chong, traceuse, après un parkour à Londres

Le développement d’une ville réellement mixte ne peut pas se faire uniquement par des marches exploratoires demandant aux femmes les aménagements à faire pour se sentir en « sécurité ». Il y a d’autres moyens d’actions. Il faut permettre aux femmes d’occuper et d’utiliser l’espace public, c’est-à-dire leur « faire de la place ». Je pense aux espaces de loisirs occupés à 90% par les hommes, je pense aux cafés, aux concerts, aux pistes cyclables, aux horaires de sorties d’écoles. Il faut développer les actions d’éducation populaire montrant aux femmes qu’elles sont fortes et qu’elles peuvent sortir, les parkours, les ateliers où on peut prendre confiance en soit, les marches, le street art, etc. Il faut apprendre aux harceleurs ou aux potentiels harceleurs à se comporter normalement, par des campagnes d’affichage rappelant la loi, des formations à la prévention des violences dès le plus jeune, des outils permettant aux témoins de réagir, du matériel pédagogique dans les établissements accueillant du public (par exemple des affichages humoristiques dans les concerts municipaux, des cartes ou des gobelets imprimés dans les événements culturels, des sous bocks dans les cafés, etc). Et parallèlement il faut permettre un meilleur traitement en aval des violences : application de la loi, facilitation des démarches juridiques, formation des agents, numéros verts, agents de quartier, etc.

La fameuse ville « durable » et écolo dont on parle beaucoup est censée être une ville où il « fait bon vivre ». Le géographe Yves Raibaud montrait il y a une semaine qu’au contraire, actuellement la ville durable creuse les inégalités, notamment de genre. Il y a donc urgence à intégrer les problématiques de genre et à écouter la société civile car la ville durable doit être une ville mixte, une ville sans sexisme.

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