Harcèlement de rue : la meilleure défense, c’est l’action collective

«Agir me donnera confiance en moi», «j’apprends à reconnaître le sexisme, à réagir», «m’engager pour ne plus me sentir une victime». Des mots que j’entends de la bouche de membres du collectif #StopHarcèlementDeRue. Phrases inattendues, qui correspondent à la volonté initiale de faire descendre dans l’espace public une parole qui se libérait sur le Web. Elles y ajoutent une dimension : l’engagement dans l’action collective comporte une dimension personnelle. Des «néo-militants» sont venus avec leurs histoires, leurs ras-le-bol. Parfois avec leur féminisme, d’autres fois non. Et toujours avec une foi dans l’action collective comme moyen de changer les mentalités.

 

La parole se libère, les filles s’en mêlent !

Le petit bruit de fond autour du harcèlement de rue sur les blogues, les réseaux sociaux et certains webzines apporte un vent de fraîcheur dans le mouvement féministe. Oui, les contours sont plus flous, oui le vocabulaire est moins étudié, certains concepts ne font pas partie du corpus de base, et ce ne sera peut-être jamais le cas. Mais ces jeunes femmes (et hommes) qui envoient leurs témoignages, dessinent des BD humoristiques, en publient ou qui éditent des sacs contre le harcèlement de rue, s’inscrivent, consciemment ou non, dans la lignée des mouvements féministes. Certain-es de leurs lectrices-eurs rejoignent ou soutiennent des collectifs et associations. Les formes ont changé mais le principe qui mène à l’engagement reste identique. Une parole se libère, cela fait prendre conscience qu’un phénomène (ici le harcèlement de rue) n’est pas isolé. Qu’il est dû au sexisme ou à l’homophobie ; qu’il est injuste et que cela peut et doit changer. C’est dans cet engagement collectif que se construisent et s’améliorent les réflexions sur les dominations, l’émancipation ou les théories, passées et à venir, qui permettent d’appuyer nos propos et de penser nos actions. Il s’agit bien d’une prise de conscience féministe. Et qu’elle vienne d’un ras-le-bol, d’une BD, d’un article dans un webzine girly, peu importe. On ne construira certainement pas ce qu’on appelait au 20ème siècle un mouvement de masse. Et alors ? Le vocable harcèlement de rue est aujourd’hui utilisé communément. Le phénomène est reconnu et dénoncé au-delà de cercles militants ou alternatifs. C’est une première victoire. Les pouvoirs publics prennent peu à peu conscience de l’ampleur du problème et acceptent que cette réalité doit changer. C’est une seconde victoire.

La confiance en soi, c’est primordial…

©Morpheen

©Morpheen

Depuis quelques jours un nouveau mot circule au-delà des cercles militants : autodéfense. Notamment avec cette BD très drôle de Morpheen, ou les conseils du Projet Crocodile. Comme le mot harcèlement faisait peur, le mot auto-défense suscite pour l’instant beaucoup de méfiance (c’est violent, ce n’est pas comme ça qu’on éduquera, etc). Nul doute que ce terme, ou un autre moins polémique, sera bientôt utilisé sans complexe. Parce que c’est bien la question que toutes les femmes se posent, même celles qui militent : c’est bien gentil de construire des solutions durables, mais en attendant, comment je réponds, comment j’arrête d’avoir peur, comment je reprends le pouvoir sur moi-même ? C’était le thème de notre première action : des conseils aux victimes et aux témoins. Sur tous les sites d’organisations luttant contre le sexisme ordinaire, ce sont les rubriques les plus lues (et elles sont rédigées par des formatrices-teurs à l’autodéfense).

Chaque réponse bien sentie, chaque intervention d’un témoin, sont comme des grains de sable dans les rouages bien huilés de la mécanique sexiste. Savoir se prémunir ou se défendre est indispensable. Et ça fait tellement de bien ! De savoir qu’on a les moyens de répondre (verbalement ou physiquement), de savoir analyser les situations et les remettre dans le contexte plus général du sexisme ordinaire. Cela permet de (re)prendre confiance en soi, d’avoir moins peur. Chacune de ces victoires individuelles participe d’un mouvement plus large. Cependant, cela ne constitue pas une réponse politique qui permettrait de changer les mentalités durablement. Il faut que des initiatives collectives soient prises, conjointement à des volontés politiques fortes. Plus encore que dans d’autres luttes, l’articulation de l’individuel et du collectif est une condition nécessaire à l’efficacité.

… Mais ça ne suffit pas

IMG_0013-1Dire que les cours de self-defense devraient être généralisés valide des idées problématiques. Celle qu’on devrait nécessairement savoir se défendre, alors même qu’on n’apprend pas aux filles à réagir, vu qu’on ne leur apprend même pas à trouver certains comportements anormaux et sexistes. Celle que la solution viendrait d’initiatives privées, or il faut avoir le temps, l’argent, l’envie d’aller prendre des cours. Celle qu’il faut apprendre à se battre, bien que tout le monde (hommes ou femmes) n’ai pas envie de savoir donner des coups.

J’ai toujours voulu savoir me battre, mais pour ressembler autant à Sissi impératrice qu’à Calamity Jane (les deux sont loupés, je vous rassure). Pas pour me défendre, mais parce que je trouve que c’est chic et que ça rassure. J’ai participé à un cours de self-defense, organisé par des gendarmes. Ces hommes nous ont appris à donner des coups, alors qu’ils n’hésitaient à mettre des mains aux fesses. Ils nous parlaient de «prédateurs», tout en critiquant des féministes qui ne prendraient pas en compte la «faiblesse» des femmes, cause supposée de la spécificité des agressions (sexisme quésaquo ?). Bref, pas vraiment mon truc et même assez problématique pour lutter contre le sexisme ! En sortant les filles étaient censées savoir se «défendre». Et après ?

Pour apprendre à se battre, il serait sûrement plus judicieux d’envisager que les filles peuvent continuer les cours d’arts martiaux après 12 ans (âge où elles désertent ces activités) et que les séances peuvent rester mixtes, à tous les âges. Par ailleurs, apprendre à se battre, si on en a envie ou qu’on en ressent le besoin pour se sentir plus à l’aise dans son quotidien (qu’on utilise ces techniques un jour ou pas), pourquoi pas. Mais c’est une démarche personnelle, et certainement pas militante.

Dans les années 1970, au Québec et dans certains pays d’Europe, des femmes ont inventé des méthodes de formation d’autodéfense dites féministes, qu’elles proposent encore aujourd’hui uniquement à des femmes. Par exemple, le «Wendo» (pour Women Do), fondé au Québec, permet de se former mutuellement en s’appuyant sur les compétences des autres participantes.  Il forme principalement à des techniques verbales et veut faire prendre conscience aux femmes de leur propre force. La lecture de Non c’est NON, de Ingrid Zeilinger, m’a permis d’approcher l’esprit de ces formations et de relativiser ma méfiance. Dans l’avant-propos elle explique que se défendre ne signifie pas être agressive ou irrespectueuse, qu’il s’agit avant tout de trouver les moyens d’avoir de l’empowerment (ce qui est bénéfique à tous et dans des contextes d’agression ou non). Elle prône ainsi une approche globale de prévention des violences, tout en rappelant qu’il ne faut pas voir le danger partout et que se former ne constitue pas une garantie.

Alors, l’autodéfense, une solution ?

Un stage doit être un bon moment dont on ressort ragaillardie, mais comme d’un stage de développement personnel autre. Surtout, cela ne constitue pas une réponse durable aux violences, entre autre parce que ce n’est centré que sur un des acteurs, la victime. Les formatrices justifient la non-mixité par la nécessité de n’être qu’entre femmes pour se former à se défendre d’agresseurs masculins. Il me semble qu’aujourd’hui ce n’est plus d’actualité. La formation mutuelle dans un contexte de mixité choisie et pensée est, au contraire, une richesse. De plus, outre que les femmes ne sont pas les seules touchées par le harcèlement de rue, il y a beaucoup d’hommes qui ont des capacités physiques identiques à celles des femmes et vice-versa. Quant aux techniques mentales de gestion des émotions, et de communication non violente, il existe aujourd’hui de nombreux stages de développement personnel qui permettent de s’y former dans un autre contexte (et de choisir sa méthode).

C’est peut-être pour ces raisons qu’en France, l’autodéfense féministe ne séduit que dans les milieux militants déjà convaincus. Je doute donc de leur pertinence comme moyen de changement, bien que toute personne qui pense que participer à un stage lui sera bénéfique au quotidien soit légitime à le faire. La situation actuelle en France n’est pas celle des pays où l’autodéfense est répandue. Et nous ne sommes plus dans le contexte des années 1970. L’urgence nous indique sûrement d’autres modalités d’action (mais rien n’est incompatible). En effet, si ces stages sont encore fréquentés dans des pays d’Europe ou au Canada, ils ont toujours été conjoints à des actions collectives et des revendications politiques pour réduire le sexisme. Et elles ont abouti, puisque les faits de harcèlement de rue et de sexisme ordinaire ont réduit. On ne peut pas échapper à une démarche politique au prétexte de formations personnelles.

timthumb

Mur à mur, projet théâtral avec des garçons et filles pour contrer l’intimidation (Canada)

D’autre part, au Québec par exemple, les modalités de ces formations ont évolué, elles se sont développées dans des programmes d’éducation dès l’école maternelle qui permettent aux garçons comme aux filles de travailler ensemble leur estime d’eux-mêmes, leur capacité à répondre sans violence, à prendre de la distance. Ces ateliers touchent de nombreux enfants et jeunes.

L’engagement collectif développe nos potentiels !

Les remarques que je citais en introduction ne sont pas issues d’un temps genre «alcooliques anonymes», simplement d’échanges informels. C’est sans y penser qu’on se raconte nos anecdotes, nos stratégies, qu’on se nourrit. Aujourd’hui, le web est le lieu pour ces témoignages, et si un collectif qui milite pour agir dans l’espace public peut aussi être un moyen d’appréhender mieux ses sorties, c’est un plus. Se sentir bien dans son corps, se savoir légitime à squatter la rue, à traîner dans les bars, même seule, avoir assez d’estime de soi pour reconnaître le harcèlement et le différencier de la drague, c’est indispensable pour chacun-e d’entre nous, et ça s’apprend. Si des personnes ont besoin de formation spécifique pour cela, il faut qu’elles continuent d’exister. Cependant, d’après mon expérience d’un collectif militant et mes recherches sur l’éducation des jeunes filles et la mixité, je reste convaincue qu’apprendre à se «défendre» doit se faire par des programmes d’éducation publiques, mixtes, fondés sur des méthodes non-violentes : pour reconnaître et caractériser les violences, développer la bienveillance et l’estime de soi. Aucune formation ne remplacera l’action collective et les volontés politiques. En revanche, militer comporte une dimension d’auto-formation et de développement des solidarités. On grandit ensemble, tout en proposant des réponses politiques d’envergure pour agir sur le réel et permettre un changement des mentalités en profondeur.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.