Lutter contre le sexisme, un levier pour la santé et l’emploi

L’avenir a-t-il un sexe ? C’est la question que se pose la région Rhône-Alpes, du 4 au 17 octobre 2014,  pour sa 4 ème quinzaine de l’égalité hommes-femmes. Un événement passionnant que j’ai découvert quand l’organisation a invité le collectif Stop Harcèlement de Rue  à intervenir lors de la journée d’ouverture, dans un débat intitulé « Comment se débarrasser du sexisme ? ».

La quinzaine de l’égalité hommes-femmes c’est 150 événements dans toute la région Rhône-Alpes. Une initiative qui permet de brasser des idées, de rendre visible des solutions, un laboratoire comme on aimerait en voir plus souvent. Avoir 4 années de suite 15 jours de réflexion consacrés à la lutte contre le sexisme, c’est affirmer une volonté politique forte et l’on peut saluer l’initiative. Un moment où tout le monde apprend de nouvelles choses, repart avec des nouvelles idées d’action (même une militante féministe thésarde sur l’éducation des femmes).

J’étais donc à Lyon ce matin, à l’hôtel de région, et avant d’intervenir j’ai pu entendre Marie-Cécile Naves et Vanessa Wisnia-Weill parler du rapport « Lutter contre les stéréotypes filles-garçons » qu’elles ont réalisé pour Najat Vallaud-Belkacem (alors ministre du droit des femmes). À partir d’une enquête, elles posent de nouvelles questions et proposent des solutions. Et c’est passionnant !

Le livre "A quoi tu joues ?" détourne les clichés et ouvre les potentiels. (MS Roger, ed Ricochet)

Le livre “A quoi tu joues ?” détourne les clichés et ouvre les potentiels. (MS Roger, ed Ricochet)

Lutter contre les stéréotypes de genre, pour une société plus juste pour tous et toutes

Après une vidéo d’une interview de Stéphanie Duncan, historienne animatrice de l’émission « Les femmes toute une histoire » sur France Inter (que je vous conseille), les deux premières intervenantes nous donnait « rendez-vous dans 10 ans ». Ce qui était amusant, car Stéphanie Duncan venait de nous rappeler qu’il y a 10 ans le bleu et le rose n’étaient pas du tout autant utilisé pour catégoriser les garçons et les filles, qu’aujourd’hui. Les stéréotypes nous rassurent, mais la réalité historique ne donne pas forcément raison à ceux qui les pensent immuables. Alors, on régresse ?  

Marie-Cécile Naves et Vanessa Wisnia-Weill sont donc les auteures du rapport « Lutter contre les stéréotypes filles-garçons » commandé par Najat Vallaud-Belkacem au Commissariat à la stratégie et à la prospective. Si ce rapport rappelle des choses que de nombreuses féministes (et au-delà) savent déjà, il soulève des questions moins abordées. L’intervention orale a permis de montrer de nouveaux angles d’attaque du problème du sexisme et des inégalités.  

L’occupation de l’espace, une différence dès la petite enfance

En 2012 le catalogue de Noël de Super U luttait contre les stéréotypes, une stratégie publicitaire certes, mais à noter.

En 2012 le catalogue de Noël de Super U luttait contre les stéréotypes, une stratégie publicitaire certes, mais à noter.

 Marie-Cécile Naves explique que les stéréotypes sexistes sont présents partout et tout le temps. Elle rappelle comment ils se développent à l’école et dans les autres lieux d’apprentissage. Au sujet de l’occupation de l’espace, à laquelle s’intéresse Stop harcèlement de rue, elle note que les jeux et jouets à destination des filles favorisent la sphère privée et la passivité (jouer à la ménagère ou à la princesse), alors que pour les garçons on valorise la découverte, l’aventure, c’est-à-dire la sphère publique et l’action. Autre point : la cours de récréation. Ma lecture de La Cour de récréation, pour une anthropologie de l’enfance de Julie Delalande m’avait beaucoup questionnée sur cette occupation de l’espace physique et sonore enfantin et Marie-Cécile Naves résume assez bien l’idée en une phrase : les garçons jouent au foot dans le grand espace au milieu et les filles sautent à la corde dans les coins. Julie Delalande ajoute que 90% de l’espace sonore d’une école est occupé par les garçons. Mais vous vous souvenez sûrement.  

Un enjeu de santé publique

 Quand les enquêtrices se sont intéressées à la pratique sportive des filles et des garçons, elles ont constaté que les filles, particulièrement à partir de l’adolescence, pratiquent moins le sport (environ 30% de moins de jeunes filles dans les clubs des quartiers populaires). Cela pose des problèmes en termes de santé et de socialisation. Elles ont questionné plusieurs acteurs du monde sportif, qui ont répondu « Les filles préfèrent faire leurs devoirs ». Préfèrent… vraiment ? En tout cas cela a fait rire la salle, où il y avait beaucoup de lycéen-nes.  

Les conséquences du sexisme et des stéréotypes de genre sur la santé des femmes comme des hommes sont un sujet d’attention relativement récent. Et pourtant il semble que cela puisse être un réel problème de santé publique. Le rapport montre que les personnels de santé qui travaillent auprès des jeunes détectent moins la maltraitance et les abus sexuels sur les garçons et moins les conduites à risques des jeunes filles. Derrière cela, l’idée encore ancrée que les adolescentes seraient plus sages et les garçons moins sujets à la violence sexuelle. Comme ce n’est pas vrai, de nombreuses souffrances pourraient être évitées en changeant nos représentations.  Il paraîtrait même que la mortalité plus précoce des hommes s’expliquerait, entre autres, par des dépistages de maladies plus tardifs. Car les hommes font moins attention à leur physique et à leur santé (pour se conformer à l’idée qu’un «mec ça ne souffre pas»).  

Un enjeu économique

L’intérêt du rapport est de montrer que la lutte contre les stéréotypes de genre est un enjeu qui concerne les hommes comme les femmes. On vient de le voir dans le domaine de la santé, c’est aussi criant dans une économie en crise.

Est-il nécessaire de revenir sur les chiffres catastrophiques d’accès à l’emploi, aux postes à responsabilité, des décalages entre les salaires, etc ? 20% seulement de cadres dirigeantes, 82% des temps partiels occupés par des femmes (souvent subis) et des femmes qui touchent en moyenne 72% de la retraite des hommes. La précarité est très largement un problème de femmes. De plus, à diplôme égal les femmes font de moins belles carrières que les hommes, en France les hommes sont moins diplômés que les femmes et occupent pourtant 80% des postes de cadres. Bref, pour une femme il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir !

Il y a évidemment un enjeu démocratique à faire évoluer ce constat catastrophique pour une république qui a en devise le mot “égalité”. Mais dans un pays miné par le chômage, il y a aussi un enjeu économique. Pour produire mieux et pour donner du travail à chacun-e, les enquêtrices se sont aperçu que la lutte contre les stéréotypes était indispensable.

Les femmes du film We want sexe equality réclame l'égalité salariale (et même un peu plus)

Les femmes du film We want sexe equality réclame l’égalité salariale (et même un peu plus)

Vanessa Wisnia-Weill nous a donné quelques éléments de compréhension. D’abord parce que les embauches se font selon les besoins du bassin d’emploi. Par exemple quand, dans un territoire, il y a une forte demande dans les métiers de la petite enfance, les hommes ont intérêt à être moins de 1,5% à se former pour travailler avec des tout-petits (chiffres actuels à l’emploi masculin dans le secteur). Inversement, si un bassin recrute dans le BTP, employeurs et formateurs ont intérêt à valoriser ces métiers, y compris pour les femmes. Réduire les stéréotypes contribuerait donc à réduire le chômage. Par ailleurs, pour Vanessa Wisnia-Weill (et je suis d’accord), il n’y a pas de manière masculine ou féminine d’exercer un métier. Cependant, il est prouvé que l’efficacité du travail augmente lorsqu’il y a un déplacement de la norme (une femme dans une équipe d’hommes ou le contraire). Parce que la diversité est une richesse, elle permet de se questionner autrement et de produire mieux. L’entreprise est donc gagnante. Par ailleurs, une économie en bonne santé est une économie qui fourmille d’idées, où les personnes qui produisent s’épanouissent et délivrent tous leurs potentiels. Or, comme le rappelait Stéphanie Duncan au début du débat, lutter contre les stéréotypes c’est ouvrir des nouveaux possibles pour les femmes mais aussi pour les hommes. C’est surtout permettre aux filles de développer tous leurs talents et notre économie en a besoin.

Quelques solutions

Le rapport prône donc des mesures d’empowerment pour les femmes, des sanctions réelles auprès des entreprises qui pratiquent des discriminations (avec possibilité de plaintes collectives). Concernant le renouvellement des élites, il pointe par exemple la responsabilité du cumul des mandats qui empêche de libérer des postes d’élus pour d’autres personnes que des hommes blancs aisés et de plus de 60 ans.

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Un père qui a du temps parental disponible ? (toujours “A quoi tu joues” MC Roger)

Pour aller plus loin, Vanessa Wisnia-Weill a posé la question du partage du temps de travail en prenant en compte le « temps parental ». Elle a rappelé que, dans une société qui donne une place de plus en plus grande au bien être de l’enfant, il est paradoxal qu’on ne se demande pas plus quelles solutions gagnant-gagnant d’aménagement du temps de travail pourraient être mises en place. Pour ma part, je pense que la question du temps parental ne peut être écarté du débat sur les rythmes éducatifs qui anime le monde de l’éducation. J’arrive assez vite à la conclusion, qu’au delà de la prise en compte des besoins de chacun-e, la solution reste de réduire la durée du temps de travail obligatoire. Mais c’est un autre débat.

Bonus sérieux

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