Monsieur Mélenchon, le problème ce n’est pas l’avortement c’est le patriarcat !

Jean-Luc Mélenchon a répondu récemment à une interview dans Famille Chrétienne, un des média catho les plus moisis. Rien ne l’obligeait à accepter l’entretien. Pour s’adresser aux chrétiens il y a tout de même des média bien plus fréquentables, où d’ailleurs le candidat s’est déjà exprimé, La Croix, Témoignage Chrétien, La Vie ou Réforme par exemple. Mais bon, il choisit d’apparaître dans ce torchon homophobe et contre l’émancipation des femmes. Soit. On se dit qu’il va peut-être monter au créneau, se battre comme il sait si bien le faire. Et là, stupeur, le voilà en free style sur la manif pour tous, l’avortement et évidemment sur les questions internationales et la Russie (mais bon ça on a l’habitude). Entre autres choses, il brosse les anti avortement dans le sens du poil, en parlant d’événement nécessairement douloureux mais en «oubliant» de parler d’éducation à la sexualité, d’accès aux IVG, ou tout simplement du contexte patriarcal dans lequel ils ont lieu.

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En 2012 un collectif sortait un livre pour défendre le droit à l’avortement sans culpabilisation

Entendons nous bien, le programme de la France Insoumise est clair et son porte-parole aussi : le droit à l’avortement doit être réaffirmé et inscrit dans la constitution. Je ne parle donc pas du programme mais de la manière dont Jean-Luc Mélenchon le défend bien maladroitement dans une certaine presse, plutôt nauséabonde. Les droits des femmes et des LGBT, l’avortement, la contraception, et tout le tutti féministe, ce ne sont pas les sujets que Jean-Luc Mélenchon maîtrise le mieux. D’interviews en discours, et depuis des années, on sent un monsieur de plus de 60 ans qui tente de déconstruire une culture partagée, mais ça reste une posture intellectuelle assez désincarnée. En 2012, je faisais sa campagne et on voyait bien qu’il ne s’y connaissait pas trop, qu’il répétait les fiches de ses équipes, c’était maladroit, ça grinçait parfois mais ses erreurs restaient globalement touchantes. 5 ans plus tard, soit il n’y a plus de féministes pour l’aider à préparer ses interventions sur la famille, les femmes et la sexualité, soit il n’écoute plus personne, mais là on a perdu le bonhomme. Ça a commencé par le cirque avec JV.com, ce forum réputé pour son machisme, d’où partent régulièrement des campagnes de harcèlement contre les féministes (ma boîte mail en a fait les frais en 2014). Jean-Luc Mélenchon a multiplié les appels du pied dans leur direction, suscitant un malaise chez les féministes. Une de ses électrices lui a même adressée un courrier pour demander des explications, sans réponse.

Les féministes sont donc de plus en plus méfiantes quand elles entendent que Mélenchon va parler “droit des femmes” ou “famille”. Et bien cette fois, nous ne furent pas déçues ! Après avoir fait preuve d’une formidable complaisance envers la manif pour tous, arguant d’un « malentendu positif » entre les homophobes et nous, le voilà qui paraphrase Aragon pour expliquer qu’il n’y a pas d’avortement heureux.

Mais monsieur Mélenchon, le problème ce n’est pas l’IVG, c’est le patriarcat !

La première fois qu’une de mes proches a avorté, j’avais une vingtaine d’années, j’étais à l’université, une amie avait une histoire avec un de ses professeurs, marié évidemment. Le coup classique du prof qui séduit son étudiante de même pas 20 ans, en exerçant sur elle toute l’emprise affective et intellectuelle dont ses 60 ans et sa position sont capables. Agathe* tombe enceinte, met 2 mois à s’en apercevoir parce qu’elle est sur son petit nuage d’illusion d’amour fou, hésite, puis en parle à son amant parce qu’il peut l’aider à ce que ça se passe dans de meilleures conditions. Et le vieux réussit l’exploit de la soutenir assez pour qu’elle reste avec lui tout en ne se mouillant pas un iota. Il y a eu des complications, mon amie devait être opérée, elle a donc été obligée de raconter toute cette histoire, dont elle n’était pas fière, à ses parents pour qu’ils l’aident financièrement et affectivement. La douleur ce n’est pas de mettre fin à une grossesse non désirée, la douleur c’est un vieil intello libidineux qui abuse de son pouvoir sur une jeune fille.

Il y a 3 ans mon amie Faustine sortait à peine d’une relation abusive quand elle s’est aperçu qu’elle était enceinte du pervers narcissique qu’elle venait de quitter. Ce n’est pas le fait d’avorter en soi qui était douloureux, c’était d’avoir encore affaire, même symboliquement, à ce type. Les démarches, la demi journée à poser, la douleur physique, ça c’était agaçant. Quelques semaines après l’opération elle se sentait mal, elle avait tous les symptômes d’une femme enceinte, elle était sûre que l’avortement n’avait pas réussi. Le test de grossesse en vente libre était positif. Son médecin a refusé de lui prescrire un test sanguin pour confirmer. Pire, avec son psychologue, ils l’ont traitée de folle et voulaient la faire interner. Pour eux, elle faisait une grossesse nerveuse car elle aurait voulu garder son bébé et autre tralalala psychologisant. L’explication, bien plus simple, fut trouvée le jour de la visite de contrôle post IVG : elle était enceinte, on voyait le foetus sur l’écran de l’échographie. L’obstétricien qui avait pratiqué l’IVG a commencé par l’engueuler, quand même retomber enceinte après un avortement fallait être siphonnée ! Puis il s’est confondu en excuses : c’était une grossesse gémellaire et il avait oublié un des foetus dans l’utérus. C’est balo hein ?! Faustine a dû subir une seconde IVG en urgence pour rester dans les délais. Elle a mis des mois à se remettre de la violence de ces événements. La douleur ce n’est pas l’avortement, la douleur c’est la misogynie et la maltraitance des médecins.

Il y a une dizaine d’années, Corinne est tombée enceinte. Son compagnon n’habitait pas dans la même ville, ils ont discuté et décidé que l’avortement était la meilleure solution. Elle est allée seule au premier rendez-vous au centre IVG, puis il l’a accompagnée au second où la pilule abortive lui a été remise. Le médecin a refusé de lui prescrire des anti douleurs, sinon elle ne sentirait rien. Oui, c’est précisément le but des anti douleurs, mais certains médecins continuent de croire que nous sommes les descendantes d’Ève, si on veut avorter on doit souffrir pour ça. Corinne et son ami ont passé la journée chez nous. On leur avait fait assez à manger pour qu’ils n’aient à s’occuper de rien, on a parlé, lu, regardé des films. Corinne faisait des allers retours aux toilettes et on a bien vu qu’elle avait mal. Alors on lui a donné des anti douleurs à nous. Et le soir nous mangions des crêpes en faisant des blagues. Certainement pas la meilleure journée de sa vie, mais loin d’être la pire (grâce aux médicaments). La douleur ce n’est pas l’avortement, c’est de refuser des soins à une femme pour la punir.

Des histoires d’avortements, comme toutes les femmes et comme bien peu d’hommes, j’en connais des dizaines. Il y a effectivement des fois où l’acte d’avorter est malheureux, quand l’enfant était désiré mais que la relation ne fonctionne pas, quand c’est une question de santé, ou pour tout un tas d’autres raisons qui appartiennent à ses femmes. Mais la plupart des histoires d’IVG ne sont pas douloureuses en raison de l’avortement en lui-même, qui peut être vécu comme un soulagement et une reprise de contrôle sur son propre corps, sa propre vie. Elles sont douloureuses parce que le parcours d’une femme qui avorte est émaillé de violences, plus ou moins grandes, qui n’ont rien à voir avec l’IVG et tout à voir avec le patriarcat.

Sur les réseaux sociaux, féministes et militants LGBT ont exprimé leur désarroi, devant la complaisance et le manque de hauteur politique de Mélenchon dans cette interview. Ses fans ont sorti les crocs, allant jusqu’à parler d’intox, comme si il n’avait pas dit ce qui est écrit (pourtant l’intéressé n’a rien démenti).

Il paraît aussi qu’il faut prendre tout ça au second degré : Mélenchon n’aurait fait que prendre Famille Chrétienne à son propre jeu pour se moquer d’eux. Moi j’ai surtout l’impression qu’il se moque de moi, de nous, de toutes les femmes qui défendent le droit à avorter dans de bonnes conditions sans que leur désir ou non de maternité ne soit essentialisé. Ça pourrait être un détail, mais ça se répète régulièrement depuis plusieurs années et ça devient fatigant.

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© blog.jevaisbienmerci.net

Il n’y a pas que lui, il existe même chez certains défenseurs du droit à l’avortement cette idée que quand même ça doit rester un drame. C’est ainsi que tout s’organise pour que ça le soit un peu, qu’on garde en mémoire le toubib qui  nous demande de regarder le foetus à l’échographie, le proche ou le psy qui nous demande 10 fois par jour si on est sûre, et tous les détails minuscules qui rendent traumatisant un événement qui pourrait être simplement désagréable . Il faut réduire les grossesses non désirées, bien sûr. Pas parce que l’avortement ça n’est jamais heureux, ça nous enlève un bout de nous même et autres considérations psychanalisantes ou morales. L’avortement n’est un drame psychologique que lorsqu’on y a pas accès ! Nous devons réduire le nombre de grossesses non désirées parce qu’une IVG ça demande du temps, de l’énergie, de l’argent, parce que ça expose les femmes à des situations où elles peuvent vivre plus de violences, parce que ça fait bien plus mal à l’utérus que de prendre une contraception. Bref, pour des raisons matérielles. Pour y arriver nous devons développer l’éducation à la sexualité et donner un meilleur accès à une contraception qui convienne à la vie de chacune. D’un autre côté, il existe des solutions pour que l’avortement ne soit plus vécu comme un drame : améliorer l’accès aux soins, former les professionnels de santé et en finir avec cette idée que nous devrions être triste de faire ce qui nous plaît de nos vies et de nos corps !

*J’ai changé les prénoms bien sûr

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